dimanche 5 avril 2026

Grave (2016)


La dernière image ? Comme dans Titane, (je pense à une séquence joliment chorégraphiée dans une caserne de pompier de mémoire) je retiens certains plans-séquence avec bain de foule, un peu suspendus, portés par une musique de bon aloi comme dans ces soirées étudiantes. C'est au niveau de cette tension atmosphérique que le film transmet quelque chose d'efficace. Je pense aussi à ces ralentis sur le transport d'un cheval sous sédatif ou ce même cheval s'élançant pour faire du surplace sur un tapis de course.   

Et c'est là que pour moi le bât blesse. Le film fait un peu comme le cheval, s'élance sous de bons auspices, distillant de jolies promesses (scène d'ouverture intrigante avec l'accident provoqué, symbolique du bizutage efficace parallèlement à cette entrée dans l'âge adulte, le désir, les hormones, le système pileux qui se développe et son corolaire, l'appétit dévorant ...). Dès lors que les signaux positifs sont émis, une sorte de surplace s'installe alors qu'il s'agissait de faire décoller le film par une narration audacieuse...     

C'est d'ailleurs au moment fatidique (juste après l'emblématique scène du doigt, plutôt réussie) que tout déraille. D'abord une scène anodine avec les parents au sujet du chien qu'on va faire piquer, puis révélation étrange d'une grande soeur à sa petite soeur d'un secret : on va se planquer sur le côté d'une départementale et on va miser gros : surgir sur le trajet d'une voiture. Et naturellement comme pour la scène inaugurale, le véhicule ne manquera pas sa cible (une fois un platane, une fois un poteau) et naturellement personne n'y survivra, et naturellement les 2 soeurs auront largement le temps d'aller se taper la cloche puisque sur cette départementale, on passerait dans le monde du film une fois toutes les heures. C'est tellement peu crédible qu'on décroche immanquablement. Franchement, quelle idée absurde d'espérer provoquer des accidents comme ça pour se nourrir quand il y aurait tellement d'autres moyens de satisfaire son appétit ? fréquenter des hôpitaux ? des abattoirs ? travailler dans des Ehpad ?  Que sais-je encore qui permette à la grande soeur d'être à proximité de "chair fraîche" sans imaginer (stratégie du doigt mouillé, au petit bonheur la chance) de tels improbables concours de circonstances ??? 

Alors bien sûr on a compris les clins d'oeil lourdingues à Carrie (les flots de sang), à Zombie (certaines scènes rampantes) ou ici à Crash (Cronenberg) mais la cohérence et la crédibilité ne doivent pas être écartés si l'on veut maintenir l'intérêt du spectateur.  Et moi cette seule séquence m'a coupé les ailes. Egalement parce que rétrospectivement la scène du doigt coupé ne fonctionne plus. Si la grande soeur est déjà un "monstre assumé" ayant déjà le goût du sang dans la bouche jusque dans le fond de l'oeil, alors elle ne doit jamais s'évanouir à la vue de son doigt coupé... Incohérence fondamentale. C'est au contraire une toute autre énergie qui doit s'emparer d'elle. Bref...  

Dès lors, on constate aussi que le film patine avec la répétition des mêmes ressorts : regard appuyé sur la nuque du futur repas, morsure dans un morceau de dinde froide dans la nuit, morsure de son avant bras après l'amour, morsure des lèvres de l'homme en jaune après un baiser, morsure de la joue et du bras entre soeurs et puis et puis le clou du spectacle qu'on a vu venir et pas qu'un peu : le banquet final.

Pendant tout ce temps que le bizutage a duré, on n'aura vraiment rencontré que 3 personnages : les 2 soeurs et le voisin de chambrée... C'est maigre. Et pire, on aura appris que le mal qui ronge l'ex végétarienne est un mal familial, transmis par la maman et qu'en 20 ans de vie commune aucune des filles n'ont jamais vu leur papa torse nu entrer ou sortir dr la douche ???? Il aura par ailleurs fallu passer le bac et rejoindre sa grande soeur à l école pour découvrir également que cette dernière avait un sacré coup de fourchette... Donc malgré le peu de différence d'âge et depuis leur plus tendre enfance, rien n'aura jamais mis la puce à l'oreille de l'une sur l'autre ou sur les déviances  de leur propre maman ?

Beaucoup de hype et peu de talent, les films suivants le confirment amplement. Et puis sur cette thématique, une femme de génie est déjà passée par là. Elle s'appelle Claire Denis. Revoyez Trouble Everyday. La comparaison fait mal.


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