mercredi 14 janvier 2026

Le Samouraï (1967)


La dernière image ? Et bien la toute dernière, allez ! Cette scène de bar de nuit désertée, la jeune pianiste assise qui vient de comprendre le sacrifice du Samouraï pour ses beaux yeux. Le cadre, l'image, sont vraiment ceux d'un roman graphique d'un style, d'un maniérisme qui transcende littéralement l'histoire plutôt bancale au passage. Car si l'on va du côté de la vraisemblance, de ce mariage entre film noir et d'espionnage, on pourra légitimement être un peu déçu : cohérence à géométrie variable de l'intrigue, personnages féminins peu intéressants... La musique de François de Roubaix vient d'ailleurs renforcer l'idée que le Samouraï est d'abord un film d'atmosphère, presque fantastique à certains égards (cet immeuble où crèche Costello et dont on ne croise pas le moindre voisin), et vient souligner à merveille la solitude de ce tueur à gages comme égaré dans la grande ville... L'on traverse le Paris de cette fin des années 60 et personnellement avec une émotion très forte ! Et l'on finit par s'attacher à ce Costello fébrile à l'heure fatidique de voler une voiture et dont on ne sait fichtre rien mais dont on devine tout de même qu'il cherche désespérément quelque chose, oui mais quoi ? Un brin d'amour dans le regard d'une femme, comme dans celui de cette pianiste.

Tout Delon est là. L'impossible bonheur. Je le préfère dans Mr Klein , il y est plus imparfaitement humain. mais ici il atteint une forme d'épure, d'absolu dans le tragique jusqu'à nous attendrir. Et sa minutie maladive, son sens exacerbé de la méthode lui confèrent toutes les caractéristiques du travailleur consciencieux, tourneur-fraiseur du crime à la ronde. On ne sait rien de ses intentions, de ses pensées, de ses démons intérieurs. Même si l'on voit bien que ça boue là-dedans, que ça vit en cachette du vaste monde. L'âme en peine.

D'ailleurs, je repense à Collateral (peut-être son véritable "enfant naturel") qui reprend à son compte cette figure du tueur à gages et je constate avec le recul que tout était déjà là : métro, boulot, dodo, Costello, zigouillage à gogo. On y retrouve cette routine, nos vies de solitude : le réveil à rebours, le métro, les collègues de travail (dans un garage obscur où l'on vient et revient sans parler, ou à travers l'alignement énigmatique de silhouettes dans un commissariat où chacun devient subtilement interchangeable, remplaçable), la maîtresse, la régulière, mais naturellement disponible que sur un créneau précis, jusqu'à 2 heures mois le quart pardi ! Le travail, le travail, le travail. Aveuglément. Enfin le bar ou le tripot, ces lieux où l'on pense aller se changer les idées dès qu'arrive le vendredi soir, oublier nos vies d'esclaves le temps d'un repas concert pour y revivre la grande illusion des 30 glorieuses. Et toujours les riches dans leurs beaux appartements cossus et les pauvres qui vivotent avec ceux d'en bas (Metropolis n'est jamais loin).  

C'est pour cela que le Samouraï malgré les faiblesses évoquées plus haut reste un immense film. Parce qu'il parle de nous, de notre monde, d'aujourd'hui, de nos vies travaillées, de la perte de valeurs et de sens qui va grandissant. Gagner de l'argent mais à quel prix ? Pour en faire quoi ? La question reste posée...

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