dimanche 25 octobre 2015

Winter Sleep. Nuri Bilge Ceylan


Au départ je me réjouis de découvrir une sorte de Shining version film d'auteur à la sauce anatolienne... Un double homicide se prépare-t-il dans cette maison troglodyte de Cappadoce ? Les images sont belles et froides. Les secrets de famille semblent partout. On est saisi comme le touriste par la beauté de l'endroit. Puis rapidement j'ai pensé à l'adaptation filmique d'une pièce de théâtre (le personnage principal n'est-il pas lancé dans une réflexion de fond sur le théâtre de son pays, la Turquie ?). Et c'est un des soucis à mon sens. Beaucoup de séquences interminables où un simple champ contre champ vient mettre en scène des échanges entre frère et soeur, mari et femme, soeur et femme, hôte et hôtelier... Au théâtre, ça donnerait probablement quelque chose de fort en plusieurs actes et deux personnages à chaque fois, avec la nécessité de faire vivre - de façon organique - sur les planches ces joutes bien souvent d'ordre intellectuel... Mais à l'écran le dispositif est souvent minimaliste, les personnages se déplaçant très peu, vissés dans des fauteuils, enfoncés dans des canapés, se tournant parfois le dos et parlant beaucoup... Beaucoup trop ! Je comprends bien l'idée que les personnages soient comme écrasés par cette nature toute puissante et muette autour, qu'ils étouffent sous les parois naturelles de cette maison austère, je vois l'intérêt de les réduire à l'état de grain de poussière dans le décor et de rendre ainsi dérisoire leurs petites existences  leurs menus bavardages, mais cela a justement l'effet d'accentuer la torpeur, l'état de dépression voire d'indifférence chez le spectateur qui finit par attendre la fin de chaque nouvel acte (si théâtral) souvent filmé en quasi champ contre champ...

Un exemple de réussite malgré tout ? le côté bavard qui passe hyper bien dans la scène de la cuite parce que l'état des personnages justifie une libération brutale de la parole, sans filtre... Mais au lieu d'exploser au coeur du film comme une exaltation verbale nécessaire, elle n'apparaît hélas que comme un énième wagon de verbiages venu s'emboîter à la suite de tant d'autres... Problème de dosage et de relief dont le film manque de ce point de vue.

Par ailleurs je trouve assez passionnants tous les échanges et non dits révélant les tensions familiales, les folles contradictions des personnages, et même les quelques dissertations philosophiques autour de l'oisiveté mère de tous les vices ou du pouvoir de l'argent (au coeur du film) qui définit et redistribue les rapports de force d'une société... Mais voilà, cela reste des conversations de salon souvent réservées à des milieux autorisés et le film finit par avoir quelque chose de la mentalité bourgeoise et agaçante du personnage principal. Et puis Winter Sleep c'est par ailleurs 1h30 de trop au bas mot (qui est le monteur ? Quelle a été sa contribution éclairée au projet ? ) et malheureusement pas assez de virtuosité du côté de la mise en scène (je pense notamment au talent à la touche unique d'un Peter Greenaway) pour faire joliment passer la pilule. Ce qui s'agissant d'un résultat trop immobile à l'écran, n'arrange rien à l'état d'un spectateur devenu malgré lui marathonien de la lutte contre le sommeil... Partant de là, malgré quelques très beaux moments, Winter Sleep est une Palme d'Or besogneuse, longuette, assez incompréhensible pour ma part et où il est finalement beaucoup question de théââââtre et de joutes intellectuelles assez vaines...   

samedi 17 octobre 2015

Jersey Boys


Malgré ce qui s'est écrit ou dit à son sujet, Jersey Boys n'est absolument pas un petit film lambda et sans profondeur de Clint Eastwood. Encore moins un film de commande, expédié à la sauvette, c'est au contraire derrière un académisme joliment troussé une oeuvre personnelle qui poursuit le travail d'un Clint Eastwood désireux de creuser encore et toujours le sujet de la famille qu'on se fabrique (Million Dollar BabyGran Torino...) et qui vaut souvent bien plus que les liens du sang. La dernière confession face caméra de Frank Valli, merveilleusement réconfortante, ne dit pas autre chose : "Cette nuit-là sous ce réverbère, quand nous avons commencé à chanter ensemble, il n'y a rien eu de mieux après"... Et non, Jersey Boys n'est pas un biopic quelconque, c'est le prétexte rêvé pour un  hymne vibrant à la mélancolie, à l'amitié toute puissante malgré les écueils de l'existence, les tensions, les différences qui sont pourtant palpables entre les 4 garçons. 4 approches, 4 tonalités, 4 saisons auxquelles Clint donne intelligemment la parole via des apartés bienvenus.

Côté émotion, on est également servi. Peut-être parce que l'une des plus belles scènes d'amitié au cinéma se trouve à mes yeux dans The Deer Hunter, lors de ce mariage où les meilleurs amis du monde entonnent I love you baby avant que la guerre du Vietnam ne viennent les faucher ! Les amoureux du film de Cimino ne s'y tromperont pas. Et le choix de Christopher Walken n'est probablement pas anodin. Quand enfin dans Jersey Boys, Valli (encore tout plein de la tristesse et du deuil de la mort sa fille) fend l'armure et déclame à fleur de peau Can't take my eyes off youl'instant est pour moi un moment de grâce totale. J'avoue en avoir versé plus qu'une simple larme.

La dernière fois que j'avais ressenti sur le sujet une telle chaleur c'était devant Stand By Me voire The CommitmentsJersey Boys est donc bien avant tout un film sur les meilleurs copains, sur des valeurs qui paraît-il se perdraient de nos jours. Classe, discret, droit, Frank Valli l'est mais plus encore incarne cette valeur suprême de la fidélité à ceux qui ont fait de lui ce qu'il est devenu. La mafia est au passage décrite comme un lieu où la confiance est possible, réciproque et où les mots seuls peuvent valoir promesses tenues. Intéressante approche là encore, loin des clichés habituels sur le sujet. Très belle scène au passage que celle où Walken pleure en écoutant Valli chanter... Un chanteur à la voix d'or, qui à l'image du film est Just too good to be true !

mercredi 14 octobre 2015

Saint Laurent. Bertrand Bonello


Bertrand Bonello a incontestablement du talent pour soigner son cadre, reconstituer des époques en y intégrant des musiques joliment choisies, parfois même anachroniques. En revanche, dans Saint Laurent , on se demande rapidement s'il ne s'est pas pris au piège du "je veux raconter l'homme derrière l'icône, je vais faire un film académique tout en accouchant d'un film d'auteur, personnel…". Premier problème : l'acteur  principal, tellement appliqué dans sa volonté de recréer le personnage qu'il finit par ne donner vie qu'à une silhouette, quasiment un logo, une marque en trois lettres… Ce qui achève de nous désintéresser d'YSL alors qu'on se met inconsciemment à chercher en permanence la petite fausse note, l'intonation forcée par ici, le dos un chouia trop cambré par là... C'est quand même ballot. Je me demande si à ce petit jeu il n'aurait pas été plus intéressant de s'éloigner davantage du vrai visage d'Yves Saint Laurent en choisissant l'acteur (comme dans l'autre film porté par un Pierre Niney qui justement est peut-être plus dans une création que dans l'agenouillement, dans la posture, toujours vaine).

Le deuxième point négatif, c'est évidemment qu'on n'apprendra rien de la genèse de l'artiste, de ce qui l'a engendré, des rapports avec ses parents, avec sa famille (dont on ne sait à peu près rien). La mystère demeure et l'on ne découvre que les coulisses attendues de la carrière d'un homme ayant du génie mais rongé par la timidité, les drogues, et les quelques hommes dont il se sera épris sur le chemin… Programme évidemment tristement attendu. On retient donc au final assez peu de ce film dont il reste une certaine élégance confinant parfois au maniérisme, des musiques chaudes, mais de vertige et de plongée dans l'âme d'un artiste finalement si peu.        

mardi 13 octobre 2015

Le loup de Wall Street. Martin Scorsese



Mais jusqu'où nous mènera la déchéance de ScorseseLe Loup de Wall Street est d'un premier degré, d'une vulgarité "pipi popo coco pupute" qu'on finit par se demander si le grand Martin n'est pas entré dans une phase régressive comme en connaissent les enfants autour de 4, 5 ans. En plus d'être ras la moquette côté narratif (rien trouvé de mieux qu'un voix off qui paraphrase tout ce qu'on est amené à voir à l'écran) ou en matière de message à faire passer (le capitalisme aurait été érigé par des demeurés - ce qui nous les rend presque sympathiques avec quelques valeurs comme l'amitié, le comble) il y a dans le film un état d'excitation permanent (de la cocaïne au blow job "glissé roulé") qui frise l'insupportable pour les yeux et les oreilles… Raté monumental parce que caricatural et sans la moindre hauteur de vue mais Scorsese n'en est plus à son coup d'essai côté foirage total et dénué de tout génie. Il n'est plus que l'ombre de lui-même et pour dire le fond de ma pensée, ça fait mal au derche...

jeudi 8 octobre 2015

Under the Skin. Jonathan Glazer


Je ne sais pas si l'une des scènes inaugurales (celle avec la fourmi) est un clin d'oeil à Phase IV mais je trouve que le film dans le choix de la musique et des visions délirantes ou de l'intro psychédélique qu'il propose emprunte beaucoup à l'univers d'un Saul Bass ou d'un Nicolas Roeg. Le film aurait d'ailleurs certainement pu s'intituler La femme qui venait d'ailleurs. Côté trip sensoriel, sens de l'épure et mise en scène très maniériste, Under the Skin est objectivement une réussite qui mérite le détour.

Le problème viendrait plutôt de tout ce qu'il ne dit pas. Laisser dans le flou une partie non négligeable de la narration constitue un risque évident. Celui de perdre son spectateur. Les ellipses et autres non dits peuvent évidemment fonctionner mais dans ce cas précis pas vraiment. Elle a tué une femme pour revêtir ses vêtements mais a t-elle tué une femme pour revêtir sa peau ? On n'en saura rien malgré une scène finale qui le laisse supposer. Fantasme-t-elle ou tue-t-elle vraiment les hommes qu'elle rencontre ? Et si oui, en reste-t-il trace quelque part ? Si elle est capable de causer autant de dégâts autour d'elle pourquoi paraît-elle si fragile à l'heure de se consumer dans la neige sous la menace d'un énième énergumène du sexe opposé...

Questionnement légitime que le spectateur est en droit de soulever quant aux volontés dernières du réalisateur : veut-il offrir une métaphore de la difficulté pour une femme d'affronter le regard des hommes tant qu'elle est vierge et "encore étrangère à son propre corps" ? La scène finale devient ainsi le conte dans la forêt qui la voit se faire dévorer toute crue par le "grand méchant loup"... Ou le réalisateur cherche-t-il à nous parler de la nature humaine, de la méchanceté propre à l'homme dès qu'il est question d'altérité ? Une altérité qui serait vécue comme une menace, jamais comme une chance ? On ne sait rien vraiment des desseins du personnage principal et ce faisant notre patience et notre attention finissent par s'étioler malgré une poésie indéniable, et un dispositif qui peut rappeler celui d'un grand plasticien voulant jeter ses saillies visuelles énigmatiques sur une grande toile blanche (comme lors de la scène d'ouverture) ou noire (comme lors des ingestions d'amants dans une sorte de liquide amniotique).

Under the Skin est donc un objet fascinant par beaucoup d'aspects mais se refuse dans le même temps à livrer des clés qui peuvent du coup le faire passer pour une petite arnaque joliment troussée. "Je n'en dis pas trop, c'est plus élégant, à vous de vous faire votre religion"… 

Pour prendre une comparaison qui me parle, quand Under the Skin s'organise autour d'un paraître glacial (toute la mise en place, visuellement), du refus de la rencontre des corps, de l'échange de salive, de l'effusion de sang, Trouble Everyday de Claire Denis se coltinait divinement l'orgie de chair et de sang pour satisfaire l'appétit d'ogresse de l'héroïne (dans Under the Skin on se demande d'ailleurs si elle tue pour se nourrir, aucune piste d'aucune sorte ne nous est livrée sur le sujet). Bref, il y avait dans le film de Claire Denis de l'organique, une sensualité viscérale et dangereuse autrement plus interpellante. Parce que les dégâts étaient visibles et causés par une Béatrice Dalle rarement aussi inquiétante. Pas un hasard d'ailleurs si le meilleur moment de Under the Skin est celui où la chair de l'héroïne "devient faible" c'est à dire après la tentative avortée d'amour physique.  Question de choix mais je préfère le parti pris de s'abandonner totalement à son sujet que de tourner indéfiniment autour… Reste qu' Under the Skin est une sacrée curiosité sur le plan visuel et sonore. Et sensoriel.

mercredi 7 octobre 2015

Ni le ciel ni la terre. Clément Cogitore


Je comprends bien qu'on puisse s'enthousiasmer devant "l'audace" d'un projet trans-genre qui commence comme un film de guerre, se poursuit comme un film d'épouvante (presque de possession, à la lisière du fantastique) avant de s'achever comme un film sur l'isolement, l'embrigadement mental et la folie qui peut en découler…

Et je reconnais que le film regorge d'idées intéressantes, se targue aussi de jolies références (The Thing avec la scène inaugurale du chien) mais il y manque avant toute chose un scénario nom de nom… La trame du film n'est objectivement que le sujet brûlant d'un court-métrage tout au plus. Du coup au bout de 30 minutes on regarde sa montre en ayant le sentiment d'être là depuis 1h45… Et il ne s'est encore rien passé. Ou si peu.

Autre problème à mes yeux et plus embêtant : les personnages qui sont de vraies caricatures sans relief, sans passé (peut-être William mis à part)… Ils  ne sont que ce qu'il semblent être, que ce que "leur uniforme" dit pour eux. C'est à dire des silhouettes en armes, muscles et camouflages. Cela contribue à un jeu approximatif, une difficulté à les faire exister les uns par rapport aux autres… Les motivations du chef deviennent très vite floues, en tout cas pas faciles à déchiffrer. On sent d'ailleurs un Jérémie Rénier (si bon d'habitude) pas très à son aise pour trouver la bonne carburation, l'intonation juste. Bref ça ne tient pas la distance de ce côté là non plus. Or l'interprétation m'aurait semble capitale (repensons juste à Valhalla Rising ou Aguirre dans cette veine "démentielle" pour la vraisemblance de laquelle les acteurs doivent être en toute première ligne, habités).

Dernier point : cette volonté (louable) d'opposer le ciel et la terre, les bonnes intentions et l'enfer, la raison et la foi, la technologie souveraine et le caractère inexplicable de ces disparitions… Bien sûr, pourquoi pas ? Mais chaque fois que cette dialectique s'étale d'elle-même par une voix off (celle de la fin, trop littéraire) ou dans la bouche d'un personnage (celui effrayé qui dit à son chef groggy sa peur que le monde soit contaminé…), elle le fait de façon trop littérale et didactique. On nous explique à nous le spectateur l'anecdote de la sourate, le rêves prémonitoires des 2 personnages principaux, la localisation de la grotte, on nous montre dans le même mouvement par des plans univoques l'incrédulité du soldat, sa foi dans le rationnel, dans le tangible et cette absence d'ombres, de nuances, d'une belle et grande dimension allusive appauvrit le film qui devient bêtement démonstratif et gauche.

Restent des séquences assez réussies (celle très brève de la danse sur un morceau de techno pour évacuer la tension, toutes les séquences de nuit en infra rouge à la pêche aux inquiétantes tâches de lumière, l'irruption nocturne d'un motard tout droit sorti de Mad Max ou du Dernier Combat, la rencontre en terrain neutre des ennemis qui pactisent pour retrouver les leurs, enfin la réflexion sur un code d'honneur qui obligerait le "chef" à maquiller des disparitions en bavure militaire justifiant au passage le sacrifice de 4 pauvre moutons qu'ont rien demandé à personne)… Tous ces petits moments valent le détour parce qu'ils distillent une tension et une étrangeté bienvenues. Mais le problème vient de ce que chacun d'entre eux vit seul, ne fait jamais corps avec les autres pour accoucher d'un film.

Voilà, pourquoi je n'ai pas réussi (comme apparemment beaucoup de critiques) à m'enflammer pour un film qui reste malgré ses jolies promesses, ses quelques pépites éparpillées ici de là, un coup de pioche assez vain dans un désert de pierres.

samedi 3 octobre 2015

Ennemis intimes. Werner Herzog


Ce documentaire est franchement un "must see", surtout la première partie qui revient sur les conditions de tournage dantesque d'Aguirre puis de Fitzcarraldo.

Le plus fort à mes yeux c'est cette certitude acquise avec Ennemis Intimes qu'un film doit se réinventer en live, ne doit vraiment commencer, naître que sur le tournage avec ses incertitudes, ses zones d'ombre, ses questions, une gestation chaotique.

Une magie vaudou, un enseignement biblique qui semblent s'être perdus au fil du temps, le "set" devenant trop souvent le moment où l'on ne fait que retranscrire sagement et fidèlement les informations contenues dans un scénario, dans son storyboard. Or c'est oublier que le film est un être vivant, mouvant, que la surprise, le "transport amoureux" doivent y survivre au moment où le mot " Action" résonne aux oreilles des petites particules élémentaires impliquées dans le processus de création. Werner Herzog avait compris tout cela. Intimement.

Le documentaire rappelle également qu'un acteur c'est avant tout une nature, un monstre qui donne tout, qui y laisse parfois, souvent même, sa santé, ses forces vives, son âme… Aguirre apparaît en cela comme la parfaite épure du télescopage de l'ego surdimensionné d'un acteur habité, démoniaque, tyrannique, avec la nature hostile, féroce, mystérieuse qui l'a fabriqué. Le film devient une gigantesque leçon d'humilité à l'adresse de son acteur principal. Fabuleuse mise en abime...

vendredi 2 octobre 2015

Deep End. Jerzy Skolimowski


Belle séquence finale travaillée comme l'happening artistique d'une galerie branchouille du Swingin London. On sent que Londres est alors la capitale mondiale de la pop et de la mode (ces couleurs criardes, colorées, jamais de mauvais goût). Une époque dont c'était probablement l'étendard : Faire de la vie, de sa vie, un art consommé, déjà posthume.

Je comprendrai d'ailleurs que des spectateurs, dans la recherche d'émotions grandes et pures comme l'appel du grand amour peut en susciter, se retrouvent gênés par le "dispositif" arty du film (la silhouette en carton puis la bague dans la neige puis la piscine qui se remplit puis les pots de peinture rouge qui s'y déversent…) qui peut légitimement manquer de coeur et de spontanéité parce que finalement plus écrit qu'il n'y paraît au premier regard.

Mais à y repenser, je trouve que cette distance, ce côté poseur, glacé, colle bien à la psychologie troublée du jeune héros. Car quoi de plus propice à la naissance du désir de créer, de l'élan sexuel, du tremblement amoureux vers l'autre que l'adolescence ? De ces réflexes un peu gauches qui nous rendent possessifs, inadaptés à l'autre, serrés dans une idéalisation mortifère. Alors oui, Deep End saisit parfaitement l'air du temps orageux de cet âge ingrat et de ses lubies charnelles autour d'un corps, d'une femme désirée qui reste encore à l'état d'"objet". En cela, Skolimowski a tout bon.



jeudi 1 octobre 2015

Les rêves dansants


Documentaire qui a le mérite de mettre "la Daaaanse" (à remettre ici dans la bouche de ces gens qui déclament pompeusement et avec bien trop de sérieux "le Théâââââââtre") à hauteur d'homme et de femme sans prédisposition ni appétit particulier pour cet art un chouia élitiste ! Cette idée de confronter la grande Pina Bausch à des étudiants profanes et n'ayant aucune attirance particulière pour la Danse fonctionne et donne à cette longue préparation quelque chose de rafraîchissant qui nous permet de nous identifier, d'avoir de l'empathie pour tous ces jeunes...

Et franchement, au-delà de nous permettre de comprendre le contenu du travail immense de mise en scène et de direction d'acteurs qui précède la grande première (belle séquence finale où tout est enfin là, d'un bloc), les Rêves dansants se révèle être un miroir assez fidèle des problèmes et autres angoisses de l'adolescence, échos du mal-être propre à cet âge, d'une certaine difficulté pour ces jeunes à s'affirmer dans un monde qui les a précédé et qu'ils n'ont pas choisi.

En même temps, cette absence de solennité peut aussi avoir l'effet inverse en transformant le carrosse du" bouquet final" en citrouille informe, je parle de ce qui peut apparaître comme une kermesse estudiantine de fin d'année quelconque. On pourra d'ailleurs déplorer sur ce terrain, celui de la trivialité, un regard finalement assez banal de la caméra, sans véritable intention. Bref, Les Rêves dansants auraient l'immense mérite de rendre un art pour initiés accessible par le biais d'une mise en scène paradoxalement pas assez gracieuse ? Chacun y verra midi à sa porte et c'est très bien comme ça.     

mardi 29 septembre 2015

Shokuzaï. Celles qui voulaient se souvenir / oublier. Kyoshi Kurosawa


Ce qui devient rapidement fascinant dans les 2 volets de Shokuzaï, ce n'est pas tant la sécheresse de la narration, la précision chirurgicale de la mise en scène ou même la forme éclatée de récit horrifique en hommage impeccablement fidèle à une certaine tradition, c'est surtout le non-dit, le hors champ et pour finir l'intuition profonde que chaque histoire n'est en fait qu'une des multiples projections mentales de l'héroïne face à l'impérieuse nécessité de faire le deuil, de tourner la page… Raison pour laquelle c'est son passé à elle qui vient hanter l'écran lors de la révélation finale au cours de laquelle on comprend bien que chaque morceau d'histoire qui a précédé est un bout fantasmé, déformé, de son histoire à elle. Pas un hasard. Qu'on s'en souvienne ou pas, vertigineux, ça oui, Shokuzaï l'est assurément. Thriller mental sur le deuil dont Kurosawa est passé maître depuis si longtemps.

lundi 28 septembre 2015

Dheepan. Jacques Audiard


J'affirme haut et fort que nous tenons avec Dheepan la comédie romantique ultime ! Des preuves matérielles ? Ces deux personnages se connaissaient-ils avant de se rencontrer ? non. Va-t-il tout faire pour essayer de la retenir lorsqu'elle planifie un départ pour la Grande-Bretagne ? Ô que oui. Enfin, quel est le véritable déclencheur de la déflagration finale ? Et bien ça m'a tout l'air d'un coup de foudre, d'un authentique sacrifice, pas de ces fleurs qu'on achète à des vendeurs à la sauvette ressemblant au héros, non je parle de la preuve d'amour ultime, sans retour, celle qui débouchera forcément sur un happy end avec du bonheur conjugal - du vrai de vrai - et un beau bambin à la clé. Le fruit authentique de leur amour. Le genre de dénouement qui fleure bon (de façon contemporaine côté enjeux) celui de Taxi Driver… Vous suivez mon regard ? Tout va mal finir, c'est sûr, la folie du personnage principal va l'entraîner vers le fond et puis non parce qu'il croit peut-être suffisamment fort à cette jeune femme, à leur histoire, à l'histoire du film tout simplement… Car  Dheepan, sans le vouloir peut aussi se regarder comme cela, comme la vivisection en live de "trois personnages en quête d'acteurs". Au delà d'un sujet d'actualité brûlant, l'entrée en matière nous donne à nous familiariser avec trois acteurs cherchant tant bien que mal à apprendre leur nouveau texte, à incarner les rôles respectifs qu'on leur a assignés… Et comme souvent dans pareille situation, la magie n'opère que lorsqu'ils finiront par y croire eux-même, lorsque des tréfonds l'amour surgira tout seul. Enseignement sacré. Tout est là.

Je tiens d'ailleurs à rappeler à tous ses détracteurs qu'Audiard a le bon goût de nous pondre un casting qui respire, qui oxygène nos neurones à l'heure où les sempiternels mêmes noms noircissent les affiches des mêmes films français. Insupportable. Rien que pour ça, on devrait lui dire merci ou lui filer une palme de l'intelligence, de l'humilité voire des deux…  On s'identifiera d'autant plus à ce personnage qu'il déboule comme nous dans cet univers tout moche, tout neuf. Nous sommes le personnage. Il est alors nos yeux le bien nommé "Deep eye". Joli stratagème là encore pour nous prendre habilement par la main. Et je précise au passage qu'au rayon "banlieues quoi de neuf ?", La Haine peut aller se rhabiller fissa fissa. On vient de passer dans une autre dimension question réalité crue de la cage d'immeuble d'une zone de non droit. Par le biais de la satire sociale et surtout politique (tout le décor et la désarticulation de la fourmilière à l'écran), Dheepan est assurément le versant hexagonal de ce que fut The Wire à Baltimore. Fine et forte comparaison qu'il tient sur la distance.

Alors voilà, malgré de menus défauts, les quelques fausses pistes abandonnées en route (l'ancien colonel et ses injonctions comme autant d'éructations vaines), les petites facilités scénaristiques - fort excusables à mon sens - pour nous amener l'air de rien au règlement de compte chez le patriarche un peu attardé, Dheepan est pour moi le film le plus abouti de Jacques Audiard, le mieux débarrassé de ses petits tics énervants d'auteur qui calcule, évalue, le plus nuancé aussi côté personnages grâce à une authenticité recherchée et trouvée derrière le genre tout puissant, matriciel.

Ces trois acteurs rafraîchissants l'ont probablement bien aidé dans cette entreprise de simplification des enjeux pour aller vers l'essentiel… La puissance d'une histoire d'amour singulière entre deux (et même trois) âmes égarées, sans jamais se départir harmonieusement d'autres genres (le film noir, la fable politique et même la comédie sociale). Parce que le moteur encore une fois ce sont ces 3 personnages qui existent terriblement.

Je précise enfin pour celles et ceux qui ont stigmatisé un manque d'émotion que le film pour moi ne fait justement que s'enrouler autour de ce thème, de la naissance du sentiment amoureux chez des personnages détruits par l'existence. Une double peine si l'on veut. Leur passé traumatique s'ajoutant à une culture de la discrétion et de la pudeur. De quoi étouffer l'émotion jusqu'au bouquet final. C'est pourquoi non, il ne s'agît à mes yeux pas d'un film lambda ou mineur de son auteur comme j'ai pu l'entendre ici ou là, mais plutôt sa pièce maîtresse, d'une richesse et d'une amplitude thématique immense et qui fera date.

Cette réussite l'est aussi probablement grâce à une mise en scène absolument démente, organique - je pense à cette merveilleuse séquence finale vécue de l'intérieur, à fleur de peau de héros, au niveau presque quantique des poils dressés de ses avants bras, de nos avants bras  ! C'est là que tu te rappelles que de langage il est aussi furieusement question dans Dheepan et que chez Audiard le cinéma en est vraiment devenu un. Chapeau l'artiste !

The Affair Saison 1 & 2


Coup d'essai, coup de maître autour de la notion du point de vue et de son corolaire... la subjectivité !!! Là je parle surtout de la Saison 1. Sujet d'autant plus passionnant qu'on nous fait pénétrer l'intimité d'un couple d'amants pas si maudits (au moins au début)… Ne dit-on pas que les affaires de coeur sont la dernières chose dans laquelle fourrer son nez ? Quoi de plus obscur, irrationnel, irréductible à toute tentative de rationalisation ?

L'intelligence et l'originalité de The Affair Saison 1 vient d'abord de son traitement : une construction alternée offrant au compte gouttes deux témoignages (ou deux réalités fantasmées) centrés sur les mêmes moments et où par d'invisibles glissements, le vertige opère, avance, nous saisit, nous trahit, nous file entre les doigts comme le temps qui ne reviendra pas. Le père de famille victime de ses pulsions serait-il en fin de compte un sociopathe en puissance ? La jeune maîtresse endeuillée par la mort de son fils serait-elle aussi fragile et manipulable qu'elle en a l'air ? Question de point de vue. Est-on dans la tête de l'un ou sous la plume de l'autre ? Mystère...

Autant de questions stimulantes légitimées par le deuxième point fort de The Affair Saison 1 : les raisons de cette construction alternée. On comprend vite qu'au rayon "narration" il est quand même question de témoignages ou d'aveux circonstanciés si vous préférez… Qu'il y a donc autre chose à la clé, autre chose qu'une simple relation passionnelle en tout cas… Un peu comme chez Agatha Christie lorsqu'on doit rendre des comptes... "J'étais aux toilettes, d'ailleurs je mets au défi quiconque oserait jurer sur la bible qu'il n'a pas été réveillé par le bruit de la chasse à 5h33…"  Et cela transcende la lecture et la compréhension des enjeux de cette belle série parce que soudain la matière à l'écran on le sent pourra être mâchée, restituée, retournée in fine contre son ou ses acteurs principaux.

J'ajoute que venant de découvrir le début de la Saison 2, mon intérêt pour ces personnages objectivement passionnants ne fait que grandir. Et j'ai peut-être une explication s'agissant des différences qui sautent aux yeux lorsqu'une même scène nous est rapportée par une paire d'yeux différente. Peut-être a-t-on devant soi la réalité (fut-elle sublimée) d'un côté et de l'autre la matière du roman à succès de Noah en train de se mettre en place ? Puisqu'on découvre au cours de cette deuxième saison qu'il a effectivement fini par rencontrer le succès littéraire espéré dans ce qui peut être on l'imagine une subtile auto-fiction... Et l'épisode 9 de la Saison 2 est d'ailleurs tout simplement extraordinaire, au cours d'une tempête, Deux Ex Machina, tout droit sorte d'un best-seller.

Bref, pour moi The Affair est la série du moment, novatrice, vertigineuse, immersive et portée on ne le dit pas assez par des acteurs fantastiques. J'ai simplement quelques réserves sur le final de la Saison 2 qui m'a laissé un peu sur ma faim, en raison notamment de quelques facilités scénaristiques. Mais cela n'enlève rien à la force de l'ensemble.