La dernière image ? Difficile à dire mais j'ai été particulièrement sensible aux moments de bascule où le cadre s'élargit soudain (où l'on l'aperçoit par exemple enfin Jeanne de la tête aux pieds), où l'on prend de la hauteur, où l'on découvre la cauchemardesque salle de torture. Mais comment ne pas être emporté lorsque s'ouvre la dernière ligne droite, que le drame évolue en intensité vers une émotion rare et pour tout dire inspirante. Car c'est aussi cela, le film apporte un réconfort et de la force pour affronter nos propres démons.
Il y a ici quelque chose qui dépasse l'entendement. C'est ce qui me frappe. Il est impossible de se convaincre que ce film a été tourné en 1927. Lorsque la même année Metropolis travaille sa vision du futur en plans larges où les personnages sont très souvent des silhouettes se débattant dans une société dominée par la mécanisation qui avale l'individu, Carl Theodor Dreyer travaille le gros plan comme un sculpteur du détail, sublime les visages et offre un regard à la fois singulier et visionnaire. Vous revoyez le film aujourd'hui et vous pouvez croire que Jerzy Skolimowski l'a réalisé en 2020 !!! Ca situe le génie visuel de ce réalisateur Danois. Et là, je ne parle que de la forme qui en soi est une bénédiction.
Certains ont dit que Sergio Leone avait révolutionné le western avec ses gros plans. Soit mais je sais maintenant que tout a commencé avec Dreyer en 1927 avec La Passion de jeanne d'Arc. Les visages ici sont de véritables paysages dont on peut lire et interpréter la psychologie du moment à la moindre inflexion d'une expression.
Mais le véritable tour de force du film est de démontrer par l'image (et la musique) que Jeanne d'Arc n'a pas besoin d'interprète, d'intermédiaire, pour être en prise directe avec sa foi, avec Dieu, pendant que ces visages grimaçants tout autour incarnent ensemble l'artifice, la collusion (ces envoyés qui essayent de négocier, d'alléger la charge de la peine...), les intérêts particuliers, le carcan, une institution (religieuse en l'état) avec tout ce que cela comporte d'hypocrisie, de bassesse, d'oeillères moyenâgeuses sur les voies impénétrables de la passion.
Dreyer démontre ainsi que la passion ne peut se vivre que totalement, sans concessions, qu'elle n'est jamais aussi palpable que lorsque vous êtes incompris, pointé du doigt par vos contemporains, écrasé, réduit en cendres. Et le destin de Jeanne d'Arc sur la base des minutes du procès dont s'inspire le film s'affirme comme celui d'une authentique martyre faisant cadeau de sa vie, de sa chair mais pas de son âme, comme avant elle un certain Jésus. N'est-elle pas (elle le répète à plusieurs reprises sous les quolibets d'ecclésiastiques à côté de la plaque) la fille de Dieu ?
Comme souvent, l'Histoire sera le seul juge et le Cinéma en apporte un témoignage pour l'éternité, une preuve éclatante, de la passion de Jeanne d'Arc.
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