vendredi 9 janvier 2026

M le Maudit (1931)

 

La dernière image ? La découverte du tribunal populaire par l'accusé. Incontestablement. Moment d'une force peu commune. Evidemment, l'on se souviendra toujours du sifflotement ou de la découverte dans un miroir par le meurtrier de la marque M sur son épaule (image qui convoque par avance d'autres funestes souvenirs de l'Histoire). Furtivement, j'ai  été également marqué par cette image fugitive d'un ballon empêtré dans les câbles électriques...

Peter Lorre est fantastique parce qu'il arrive à apporter un supplément d'âme à son personnage de meurtrier d'enfant. Dire que c'est le premier film parlant de Fritz Lang et cela n'en rend la diatribe finale que plus impressionnante, vibrante. D'humanité pour tout dire.

C'est en cela que le film dérange et fait bouger des choses en soi : La pire des raclures se trouve enfermée dans les bureaux d'une grande société, elle a peur pour sa vie pendant que la pègre s'organise comme pour le casse d'une banque et s'active pour mettre le tueur hors d'état de nuire. Le prétexte étant tout sauf noble : mettre fin aux descentes de police pour pouvoir reprendre tranquillement le cours de leurs activités illicites. Adieu les idées reçues, tout manichéisme, on est ici entre gris clair et gris foncé interrogeant ce qu'est le mal jusqu'à la responsabilité de parents inconscients (la réflexion sur laquelle s'achève le film).  

Voilà le sel de cette sombre histoire qui finit par mettre face à face les crimes qu'on se choisit et ceux qui vivent en soi... Le choix d'un côté, la malédiction, le signe indien de l'autre. Et naturellement revient l'idée que la justice doit toujours faire son travail, quel que soit le crime, quel qu'en soit l'auteur.

M le Maudit est souvent brillant. Sa démonstration implacable, son discours fort et subversif pour l'époque. J'ai notamment apprécié le travail minutieux et chirurgical de la mise en scène, le soin apporté aux développements des enquêtes. J'ai d'ailleurs pensé dans le coeur du film et au moment où la psychose s'empare du pays à des films comme ZodiacFincher excelle à restituer l'ambiance d'aveuglement général, de "babelisation" de l'information et de morcellement de la lucidité, comme si la vérité s'était pulvérisée en des milliers de morceaux récupérés ici et là par les uns et les autres.

Je suis beaucoup plus réservé sur les longues séquences "bavardes" côté police et côté pègre. D'ailleurs le meilleur moment c'est cette alternance de silences lors des deux réunions dans des salles extrêmement enfumées. Je trouve également assez faiblarde (en le revoyant des années après) la séquence durant laquelle le tueur se fait repérer... Evidemment l'on comprend l'aspect irrépressible, impossible à dominer de ses pulsions atroces mais même en intégrant le fait qu'il ne puisse s'empêcher de commettre de nouveaux crimes, comment dans un contexte de psychose collective peut-on laisser une nouvelle jeune fille se promener ainsi seule et accepter des bonbons puis suivre un inconnu sans que personne n'intervienne ? Difficile à avaler même si là encore, je comprends que la responsabilité des parents et du voisinage est pointée du doigt dès lors que la lucidité ne revient in fine qu'à un aveugle qui vend des ballons... Métaphore filée à laquelle on n'échappe pas. Mais il faut tout de même qu'une séquence par elle-même vous fasse ressentir sa vérité et en revoyant cette séquence, j'ai davantage vu l'exposition implacable d'un argumentaire, moins son côté réaliste, crédible.   

Enfin, je trouve la séquence finale toujours aussi puissante mais je m'interroge. Tellement d'oeuvres avant et après (Dostoievski, Camus) sont venus creuser ces questions sur la notion de "responsabilité pénale" (Peut-on changer ? Avait-il toute sa tête ? Est-il agi ou agit-il par choix ?) que son tranchant me paraît un peu émoussé. On le rattache souvent à son côté visionnaire sur la montée du Nazisme... Ce qui paradoxalement le date d'autant plus et lui enlève sûrement un peu d'universel et d'intemporel... 

D'ailleurs, sorti la même année sur une thématique ultra proche (la figure du monstre, la rencontre avec la petite fille, le regard porté sur la différence, le personnage d'un aveugle, le lynchage par la foule devenue folle) le Frankenstein de James Whale dans mon souvenir a laissé une trace plus profonde.

Mais reste ce monument et premier film parlant de Fritz Lang que Kafka n'aurait pas renié. Ni Nabokov qui signera quelques années après L'invitation au Supplice. Ni même Steinbeck et son divin Des souris et des hommes.

Le titre rêvé du film aurait d'ailleurs été L'avant-procès.

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