dimanche 11 janvier 2026

La vallée de la peur (1947)

 

La dernière image ? La horde (sauvage) de poursuivants quasiment sans visage dans la nuit noire (nuit américaine imprégnant le film comme le cauchemar du personnage principal)... Une séquence qui culmine avec l'encerclement la villa des mariés puis l'évasion au nez et à la barbe des silhouettes indistinctes... J'aurais pu citer parmi les moments qui m'ont impressionné la fantastique séquence d'affrontement (à distance) de Rand et de son frère, là encore fantôme au loin sur un relief escarpé. 

J'avais adoré White Heat de Walsh. Et j'avoue avoir été fasciné par le caractère singulier de Pursued. Parce que voilà un western profondément atypique, sombre, cauchemardesque, hanté, qui s'enracine autour de l'idée d'une malédiction comme dans les grands films noirs. Les ingrédients sont ceux d'une tragédie grecque mêlant Oedipe, amours interdits, épisodes quasi bibliques, où le destin s'acharne sur un homme dont les souvenirs enfouis profondément cherchent à se frayer un chemin jusqu'à la surface...

Tout n'est pas parfait. Je goûte assez peu les moments où la psychanalyse vient brouiller le signal d'une belle scène d'action comme lorsqu'il se rappelle enfin dans cette ferme en ruines. Pas terrible non plus les moments comme sur un lit d'hôpital où on lui parle de ses fièvres délirantes - trop démonstratif..

Mais en revanche j'adore l'atmosphère curieuse, ces personnages hauts en symboles comme ce Callum incarnant la malédiction qui ne veut jamais cesser, glissant subrepticement l'arme fatale dans les mains d'une future victime, le frère ou le prétendant, un peu comme Louis Cypher alias Bob De Niro dans Angel Heart face à Mickey Rourke.

Autant d'éléments qui apportent une touche presque fantastique, mythologique. D'ailleurs ce destin maudit s'incarne aussi dans la fameuse pièce qui décide à pile ou face du chapitre suivant pour le héros jusqu'à ce qu'il fasse une rencontre opportune dans cette salle de jeux où la chance lui sourit enfin mais sera de courte durée... Un cataplasme, un emplâtre sur une jambe de bois.

Dernière idée extraordinaire : ce mariage qu'elle consent à faire pour le seul plaisir de l'achever... On est alors dans du Jim Thomson (j'ai pensé au final de Nuit de fureur)  

Pour tout cela, Pusrued est à voir ou redécouvrir.

vendredi 9 janvier 2026

M le Maudit (1931)

 

La dernière image ? La découverte du tribunal populaire par l'accusé. Incontestablement. Moment d'une force peu commune. Evidemment, l'on se souviendra toujours du sifflotement ou de la découverte dans un miroir par le meurtrier de la marque M sur son épaule (image qui convoque par avance d'autres funestes souvenirs de l'Histoire). Furtivement, j'ai  été également marqué par cette image fugitive d'un ballon empêtré dans les câbles électriques...

Peter Lorre est fantastique parce qu'il arrive à apporter un supplément d'âme à son personnage de meurtrier d'enfant. Dire que c'est le premier film parlant de Fritz Lang et cela n'en rend la diatribe finale que plus impressionnante, vibrante. D'humanité pour tout dire.

C'est en cela que le film dérange et fait bouger des choses en soi : La pire des raclures se trouve enfermée dans les bureaux d'une grande société, elle a peur pour sa vie pendant que la pègre s'organise comme pour le casse d'une banque et s'active pour mettre le tueur hors d'état de nuire. Le prétexte étant tout sauf noble : mettre fin aux descentes de police pour pouvoir reprendre tranquillement le cours de leurs activités illicites. Adieu les idées reçues, tout manichéisme, on est ici entre gris clair et gris foncé interrogeant ce qu'est le mal jusqu'à la responsabilité de parents inconscients (la réflexion sur laquelle s'achève le film).  

Voilà le sel de cette sombre histoire qui finit par mettre face à face les crimes qu'on se choisit et ceux qui vivent en soi... Le choix d'un côté, la malédiction, le signe indien de l'autre. Et naturellement revient l'idée que la justice doit toujours faire son travail, quel que soit le crime, quel qu'en soit l'auteur.

M le Maudit est souvent brillant. Sa démonstration implacable, son discours fort et subversif pour l'époque. J'ai notamment apprécié le travail minutieux et chirurgical de la mise en scène, le soin apporté aux développements des enquêtes. J'ai d'ailleurs pensé dans le coeur du film et au moment où la psychose s'empare du pays à des films comme Zodiac où Fincher excelle à restituer l'ambiance d'aveuglement général, de "babelisation" de l'information et de morcellement de la lucidité, comme si la vérité s'était pulvérisée en des milliers de morceaux récupérés ici et là par les uns et les autres.

Je suis beaucoup plus réservé sur les longues séquences "bavardes" côté police et côté pègre. D'ailleurs le meilleur moment c'est cette alternance de silences lors des deux réunions dans des salles extrêmement enfumées. Je trouve également assez faiblarde (en le revoyant des années après) la séquence durant laquelle le tueur se fait repérer... Evidemment l'on comprend l'aspect irrépressible, impossible à dominer de ses pulsions atroces mais même en intégrant le fait qu'il ne puisse s'empêcher de commettre de nouveaux crimes, comment dans un contexte de psychose collective peut-on laisser une nouvelle jeune fille se promener ainsi seule et accepter des bonbons puis suivre un inconnu sans que personne n'intervienne ? Difficile à avaler même si là encore, je comprends que la responsabilité des parents et du voisinage est pointée du doigt dès lors que la lucidité ne revient in fine qu'à un aveugle qui vend des ballons... Métaphore filée à laquelle on n'échappe pas. Mais il faut tout de même qu'une séquence par elle-même vous fasse ressentir sa vérité et en revoyant cette séquence, j'ai davantage vu l'exposition implacable d'un argumentaire, moins son côté réaliste, crédible.   

Enfin, je trouve la séquence finale toujours aussi puissante mais je m'interroge. Tellement d'oeuvres avant et après (Dostoievski, Camus) sont venus creuser ces questions sur la notion de "responsabilité pénale" (Peut-on changer ? Avait-il toute sa tête ? Est-il agi ou agit-il par choix ?) que son tranchant me paraît un peu émoussé. On le rattache souvent à son côté visionnaire sur la montée du Nazisme... Ce qui paradoxalement le date d'autant plus et lui enlève sûrement un peu d'universel et d'intemporel... 

D'ailleurs, sorti la même année sur une thématique ultra proche (la figure du monstre, la rencontre avec la petite fille, le regard porté sur la différence, le personnage d'un aveugle, le lynchage par la foule devenue folle) le Frankenstein de James Whale dans mon souvenir a laissé une trace plus profonde.

Mais reste ce monument et premier film parlant de Fritz Lang que Kafka n'aurait pas renié. Ni Nabokov qui signera quelques années après L'invitation au Supplice. Ni même Steinbeck et son divin Des souris et des hommes.

Le titre rêvé du film aurait d'ailleurs été L'avant-procès.

jeudi 8 janvier 2026

Un chien Andalou (1929)

 


La dernière image ? Un rasoir, un oeil, une main, du sable jusqu'à la taille... Ce n'est qu'une histoire d'images, d'une multitude de petits moments qui frappent comme la foudre ou piquent comme l'abeille. 

Je viens de comprendre que l'éventreur de New York (Lucio Fulci) rend hommage au Chien Andalou, que l'affiche de Phase IV (Saul Bass) est aussi un évident clin d'oeil. La main coupée c'est Evil Dead 2 et le couple ensablé un célèbre sketche de Creepshow... Quant au rasoir du  début, il apparaît aussi comme  une préfiguration du Giallo Made in Dario Argento ou Mario Bava.

Alors question : Comment 16 petites minutes sans grande consistance ont pu essaimer à ce point jusqu'à aujourd'hui ?

Je crois que c'est justement pour tout ce qui frappe l'imagination dans le Chien Andalou, pour toutes ces saillies visuelles qu'il reste autant en mémoire. 

En revanche, on repassera pour l'émotion, les personnages, le message, la puissance narrative... On sent que Bunuel et Dali se contenteront d'une provocation de 16 minutes où l'objet c'est surprendre et surtout choquer. Pari 100 fois réussi à l'époque (1929 quand même).

Zéro de conduite (1933)

 


La dernière image ? Toute la séquence de bataille de polochon est immersive parce qu'elle s'achève sur une tonalité de mystère, le ralenti final y faisant beaucoup. Mais j'adore aussi le tout dernier plan et ces 4 bons petits diables de dos sur le point le plus haut de la toiture de l'établissement.

A vrai dire, je dois reconnaître que Zéro de conduite souffre de trop grands défauts (son, montage, cadres hésitants, approximatifs) pour que je m'emballe comme je m'étais emballé pour l'Atalante par exemple.

En revanche, je sens vraiment après l'avoir vu à quel point le film et l'auteur qui se réclament le plus de ce moyen-métrage c'est évidemment le Zazie dans le Métro de Louis Malle (et Raymond Queneau) alors que dans mon esprit ce fut longtemps les Disparus de Saint-Agil ou les 400 coups.

Parce que règne ici un esprit foutraque qui est magnifié par la musique échevelée comme par des idées visuellement marquantes : le dessin qui prend vie dans la classe, le Directeur barbu dans le corps d'un enfant, le miroir dans le bureau de ce dernier qui reflète autre chose que son propre reflet, toute la séquence des polochons naturellement...

C'est cette veine poétique qui rend le résultat attachant parce qu'en dehors de cela, il n'y a pas dans le projet de Jean Vigo de quoi casser 3 pattes à un canard... Vraiment, tout ceci reste bien inoffensif et superficiel. Et peut-être même un peu vain. Mais la folie et l'énergie du chaos viennent sauver Zéro de Conduite du statut d'oeuvre quelconque.

mercredi 7 janvier 2026

Le Dernier des hommes (1924)


La dernière image ? Toute la séquence d'introduction à l'entrée de ce Grand Hôtel sous une pluie battante est tout simplement fantastique dans la façon de faire surgir du sens sur un premier plan, deuxième et même troisième plan etc. La verticalité étant également exploitée avec ces trombes d'eau qui s'abattent sans discontinuer... Y sont présents tous les ingrédients d'un grand film noir et l'on est immédiatement dans l'ambiance.

J'adore ensuite ce plan au petit jour sur la façade de l'immeuble où vit notre héros. Hitchcock s'en est-il inspiré pour Fenêtre sur cour ? Fort possible... On a envie d'y croire. J'ai d'ailleurs relevé que Le Dernier des Hommes était un de ses films préférés.

J'adore aussi ce moment puissant où le vieil homme tout fier dans son costume découvre l'invraisemblable... Il vient d'être remplacé. La séquence qui suit offre une leçon de cinéma sur le point de vue. D'abord extérieur depuis le bureau du Directeur puis au plus près de notre héros qui derrière ses lunettes essaye de décrypter la lettre lui annonçant sa... mutation.

Et l'on arrive naturellement au déni et à sa difficulté à assumer ce nouveau statut (le déclin) en famille et dans son immeuble voire dans son quartier. C'est ainsi que démarre la séquence la plus moderne du film. Après avoir subtilisé la tenue qu'il était censée rendre à son employeur, la fête se profile et ne sera là que pour oublier au fil d'une séquence en partie tournée en vision subjective (révolutionnaire pour l'époque on l'imagine) qui permet de décrire ses petits rêves du moment... Fantastique segment.

Evidemment, après ça, il faut pouvoir faire illusion en partant de chez soi (toute la thématique dramatique de l'Adversaire prend racine ici), se résoudre à prendre ses fonctions malgré son état et opter pour la dissimulation qui mène directement à la déchirante séquence de la consigne à la gare. 

Fatalement, votre épouse, un lendemain de fête, ne manquera pas de venir vous apporter du réconfort, découvrant par là-même le pot-aux-roses... Là encore, sacré moment où lui se voit la regarder le regardant par au-dessus à l'entrée des toilettes...

S'ensuit une longue séquence dans le voisinage exploitant la rumeur et la façon dont elle se propage comme un feu de poudre. Extraordinaire moment là encore.

Puis la nuit s'invite, les lumières de la villes, et notre homme confirme quelque part entre l'Hôtel et la consigne être pleinement devenu la fameuse pièce d'ajustement (Les Temps modernes avant l'heure).

L'ombre anonyme des faubourgs rentre alors à reculons et se déplace sur les murs de sa cour intérieure. Le travelling qui l'accompagne sous les quolibets des voisins est inoubliable. 

Evidemment le jugement est ici à l'oeuvre, essentiellement dans les angoisses de notre héros qui courbe l'échine face aux regards des proches qui lui laissent comprendre ce qui lui reste à faire : accepter son sort et remettre le costume volé à sa place. 

Très fort alors sont les moments qui viennent la nuit dans l'hôtel où les couloirs ressemblent soudain à des cryptes, avec des airs de lieux abandonnés (moment qui fait écho à l'instant du vol). Les quelques silhouettes d'hommes sont des dormeurs devant le comptoir de la réception. Toute la ville dort. Un méfait pourrait aisément être commis...

Et là encore, Murnau marque les esprits par le truchement d'une prise de pouvoir (encore une réflexion poussée à son paroxysme sur le point de vue). Il explique ni plus ni moins qu'en temps normal le drame se serait achevé ainsi mais que grâce à Dieu (le scénariste),  il en sera autrement... Le Deux Ex machina (un milliardaire reconnaissant) vient ainsi sauver des eaux notre "Boudeur" qui retour de la stature, de la grandeur, de la facétie, de la jeunesse pardi.

Et qui ce dernier invite-t-il à sa table pour finir ? Le fameux veilleur de nuit qui a passé l'éponge sur son forfait... Beauté du geste, comme ce travelling final dans la salle de restaurant.

Un film extraordinaire qui a objectivement des décennies d'avance sur ce que le 7ème art deviendra... D'ailleurs, il nous parle de déclassement et donc d'aujourd'hui, de cette génération. 


lundi 5 janvier 2026

Le Cabinet du Docteur Caligari (1920)

 

La dernière image ? D'une façon générale, je suis emballé par le cadre, les décors (de théâtre), l'atmosphère étrange, toute la matière soyeuse du rêve qui imprègne le film. Et c'est cette modernité qui frappe l'imagination, la certitude que ce film fantastique (à tendance horrifique) est à la source de bien des oeuvres dites de "cinéma mental" qui suivront des décennies plus tard, dont un architecte contemporain bien connu est David Lynch.      

C'est pour le moment un des films des années 20 qui m'a le plus impressionné (avec L'Aurore de Murnau). Il faut d'abord saluer les décors hallucinants de cartons pâte, biscornus, émaillés de reliefs et de creux. On comprend évidemment avec le twist final (premier de l'histoire du cinéma probablement) l'intérêt de ce travail fou sur les lieux traversés par nos héros, pantins de circonstances. 

Et plus encore, c'est le scénario qui m'a laissé sur le c... Toute cette narration (complexe) basée sur un récit dense, un flash-back qui n'est là que pour mettre en lumière a posteriori la folie du personnage principal.

Toutes les circonvolutions du récit permettent d'entretenir une certaine cohérence jusqu'à la révélation finale. Sur la puissance de la narration, retenons d'ailleurs le premier meurtre (crapuleux, visant à se venger d'une autorisation refusée au Docteur Caligari)  puis le deuxième (dont les motivations sont plus troubles : probablement la volonté de toute puissance du Docteur Caligari qui veut prouver que les prédictions de son Somnambule sont fiables). Un meurtrier arrêté et qui s'avère être un hurluberlu voulant profiter du moment pour faire parler de lui. Toute l'histoire du "mannequin" servant d'alibi au meurtrier... Le scénario est riche et tient finement la route jusqu'au tableau final qui rebat les cartes.

D'ailleurs, on m'a longtemps parlé de White Zombie  (Victor Halperin, 1932) comme premier film de Zombie de l'Histoire. Il s'avère que le premier à exploiter cette idée c'est clairement celui-ci.

Bref, il faut revoir toutes affaires cessantes Le cabinet du Docteur Caligari qui ne vieillit guère et qui peut même encore de nos jours susciter des vocations. Je précise que Shutter Island (le livre) en pompe allègrement toute la substantifique moëlle.


dimanche 4 janvier 2026

Nosferatu le vampire (1922)


La dernière image ? Paradoxalement, les 2 images qui m'ont frappé par leur force tellurique ne concernent pas directement Nosferatu (par ailleurs impressionnant, plus vrai que nature) : la première est un défilé de cercueils portés par des citoyens vêtus de noir à la queue leu leu dans une artère immense et déserte du centre-ville. L'autre image c'est un épouvantail pris pour cible par une foule hargneuse dans un champ au loin.

2 moments d'une vraie modernité. D'un côté la mort injuste symbolisée par le défilé mortuaire, de l'autre la recherche d'un bouc émissaire à tout prix... L'une et l'autre semblent d'ailleurs se répondre.

Je retiens justement de ce film tout ce qu'il développe d'étrangeté majestueuse et vénéneuse d'abord dans le château d'Orlok même si cette atmosphère lugubre est plutôt attendue dans ce type de lieu (très La belle et la bête) mais tout cela devient fort intéressant lorsqu'il s'enracine sur le navire infesté de rats, rongé par la folie, puis mieux encore dans cette ville tant qu'elle est déserte, sorte de décor post-apocalyptique lorsqu'Orlok, son cercueil vide sous le bras, se met en route pour son nouveau chez lui.

Pour le reste, je suis moins emballé par le montage alterné, pas toujours heureux (château/fiancée, voyage orlok/évasion puis hôpital Hutter) et sur certains éléments narratifs qui manquant de clarté  : pourquoi ne pas sucer le sang d'Hutter lorsqu'il est à sa merci au château ? Je n'ai pas compris le blocage d'Orlok... Comment un postier à cheval puis des secours peuvent venir en aide à à Hutter alors que le lieu est réputé infréquentable et qu'on l'a d'ailleurs laissé sur le chemin très en retrait au tout début. Comment la maladie se propage-t-elle en ville sans qu'on nous donne à comprendre les moyens que se donne le virus pour ramper et gagner toute une population au point que les rues soient désertes ?

Evidemment, je comprends que tout ceci reste métaphorique et le sacrifice d'Eillen n'est là que pour rappeler combien l'innocence est souvent le prix à payer pour grandir, se réinventer, être résilient... Je comprends donc que le réalisme n'a pas grand-chose à faire dans l'enchaînement des évènements. Pourtant, un peu de cohérence ou d'explication ne nuit jamais à l'immersion du spectateur dans l'histoire qu'on lui raconte. 

Il n'empêche que pour moi le plus intéressant ici réside dans toute la dimension Kafkaïenne d'une ville devenue folle et cherchant des coupables jusque dans les champs de maïs, vision renforcée par ces lieux vides et fantomatiques... Un peu comme dans un cauchemar d'Eillen lorsque la fièvre est à son paroxysme.

L'Aurore (1927)


La dernière image ? Tout le final est ahurissant d'intensité dramatique, de suspense, de puissance émotionnelle. Depuis la folle tempête, dantesque, jusqu'au baiser de fin libérateur. Mais j'adore aussi le début et son ambiance de Film Noir parfaitement brossé. On est alors presque dans un film fantastique (le mari véritablement sous influence, possédé, est alors tout droit sorti d'un grand film d'épouvante). Entre ces deux extrémités bat le coeur d'une comédie romantique (toute la partie urbaine) avec ce génie de la rendre crédible pour un "vieux" couple qu'on croyait perdu pour l'amour... et bien non ! 

Bref, calmé ! C'est le mot. Je suis calmé par cette divine révélation que tant de genres ont pu naître et cohabiter harmonieusement sur ces rivages hospitaliers : Film noir, Epouvante, Comédie romantique, Film catastrophe (le naufrage) et même film d'aventures : quitter sa campagne, gagner la grande ville et ses carrefours mortels, l'Asphalt jungle. En effet, le lieu sauvage, dangereux, devient paradoxalement la ville pour nos deux tourtereaux en quête de rachat. Mais c'est aussi là (dans ce bain de non sens, d'argent et d'apparences) qu'ils retrouvent leurs valeurs et du sens à leur vie commune. 

Tout est si bien amené, pesé, raconté. Bref un incontournable avec des moments qu'on sait déjà revivre devant la caméra d'autres réalisateurs : Hitchcock naturellement mais il y a aussi ce fameux "Kubrick Stare" qui est né ici sur cette barque au moment de commettre l'irréparable (longtemps avant le "Psycho Stare" d'Anthony Perkins).

Fantastique Aurore qui redonne foi en l'humanité et fait rêver d'exode urbain et de retour vers nos campagnes.


samedi 3 janvier 2026

La règle du jeu (1939)

La dernière image ? Beaucoup de moments restent en mémoire. Mais je suis sensible à toute la partie de chasse et ce regard jamais aussi aiguisé sur le détachement et cruauté sans fard d'une caste qui vit au-dessus des fameuses règles censées soutenir des valeurs universelles. On comprend que les codes sont dévoyés, vidés de leur substance et que ne subsistent ici que les apparences, la recherche du plaisir immédiat, le quant à soi, l'égo pour l'égo.  

Pour l'essentiel, on est au spectacle, on se donne en spectacle, on se cherche une raison de vivre, d'aimer, on est au fond complètement paumé (à l'image de la maîtresse de maison qui est amoureuse à peu près tout le temps et de tous les hommes qui passent). Et les belles valeurs qu'incarnent le chevaleresque héros du bout du monde (métaphore de l'artiste à la recherche d'une vérité) sont foulées au pied dans un dénouement implacable. Les masques se portent ici partout et tout le temps dans un temps qui semble figé comme à la cour du roi dans Les Visiteurs du Soir.

La mise en scène est proprement exceptionnelle, le travail sur la multitude de personnages (tous existent) aussi, comme sur les profondeurs de champ, sur la frénésie qui s'empare du château à l'heure où les expédients font effet. D'ailleurs cette explosion de folie collective au fil des heures et des litres ingurgités a quelque chose de très moderne. Cette façon dont le spectacle se déplace de la scène à la salle, puis au château par contagion. Les langues se délient, les dernières inhibitions disparaissent, les vraies balles pleuvent... 

La seule réserve pour moi c'est ce sentiment surtout vers la fin justement d'être au théâtre et d'assister rebondissement après rebondissement à la première d'un vaudeville amoureux de Guitry ou de Feydeau. En même temps on viendra me rétorquer que le génie de Renoir est justement d'avpir su inviter le Boulevard dans les murs d'un château pour y faire entorse aux bonnes manières et pour faire passer son message sans équivoque puisque tout finit en drame. Un drôle de drame.

Soit, mais même en ayant trouvé au film de la grandeur, de la puissance (dans l'écriture, dans le message, dans sa matière filmique, dans le jeu des acteurs, dans les dialogues, dans le rythme), j'avoue avoir été un tout petit moins emballé par la succession de quiproquos de la toute fin (ce n'est pas la servante, c'est la maîtresse, ce n'est pas lui, c'est donc son frère, toujours à la faveur de vêtements empruntés, prêtés, de cols remontés, de capuches rabattues...).

Mais bon, c'est peut-être un peu chipoter vous me direz.



vendredi 2 janvier 2026

Le Dictateur (1940)

 

La dernière image ? Au choix le jeu solitaire avec un globe gonflable ou la rivalité Napoleoni / Inkle sur des fauteuils de salon de coiffure. Ces deux moments valent de l'or.

Le discours humaniste de fin est sublime aussi comme est puissant le film mêlant avec tant d'habileté l'humour et le drame le plus total. En cela il reste mémorable. Et tellement d'actualité...

Reste que j'avais complètement oublié que l'échange entre le Dictateur et le Héros ne s'opérait qu'à la toute fin. j'avais en mémoire que cela arrivait beaucoup plus tôt et peut-être que ce twist est justement trop tardif. C'est le regret qui remonte à la surface en le revoyant.

Je me demande si le film n'aurait pas gagné à développer plus tôt toute cette matière grâce à l'innocente conviction de notre personnage de barbier aussi courageux qu'héroïque aux fonctions inattendues qui sont les siennes à la toute fin (de ce fait un peu tard à mon goût).

J'aurais adoré assister à l'évasion puis la prise au sérieux de ce qu'un pouvoir qu'on vous octroie peut générer comme bonheur autour de soi...   

Un peu à la façon d'un Roberto Begnini dans La vie est Belle qui a tout loisir de déployer sa sincère humanité (le peu de pouvoir en sa possession, son imagination) pour protéger son fils de l'horreur qui partout autour se meut avec agilité... 

mercredi 31 décembre 2025

Les lumieres de la ville (1931)


La dernière image ? Cette séquence de fin, l'une des plus belles de toute l'histoire du cinéma. Tout simplement. Déchirante. Femme aveugle qui retrouve la vue, film muet qui est sur le point de devenir parlant... Des changements profonds à l'oeuvre, mais l'essentiel reste invisible pour les yeux.

Tout ce qui vient avant est d'anthologie : le suicide avorté, l'homme riche aussi "aveugle" que la fleuriste lorsqu'il est à jeun, l'ouverture pour l'inauguration d'une statue, évidemment le combat de boxe et puis et puis la rencontre sublime avec la jeune fleuriste.... Le bienfaiteur comme souvent discret, oeuvre dans l'ombre avec amour.

Le karma finit toujours par sourire aux bonnes âmes.

Ainsi va la vie sous les lumières de la grande ville.

Voyage en Italie (1954)


La dernière image ? Ce couple enlacé pour l'éternité dans les laves immobiles de Pompéi.

Je comprends mieux que ce film puisse avoir fortement impressionné la nouvelle vague au point que Le Mépris s'en soit emparé pour devenir la source d'un hommage tout en douceur. 

La vraie vie d'une procession au grand air, Ingrid Bergman au naturel, des lieux magiques traversés et rendus vivants par des guides hauts en couleur. et un message subliminal sur le couple, sa durée de vie. Tout est là.

Oui mais j'en suis ressorti un peu déçu. Peut-être parce que d'autres (Bergman, Cassavetes) ont été beaucoup plus loin dans la dissection des affres de la vie à deux.

Bon mais on sent que ce film a été un tournant, une oeuvre-pivot pour tout une génération qui va éclore début des années 60. Alors rien que pour cela et quelques moments comme celui de la foule qui sépare puis réunit les amoureux dans un mouvement qui les dépasse... L'amour et ses mystères.