mercredi 30 mars 2022

Green Inferno

La dernière image ? Le plat de résistance du film. Méchoui aux odeurs qu'on devint familières et ouvrant l'appétit.. Faut dire qu'il y a ici à manger pour un régiment... Les méfaits de l'occident, empire de la consommation, sur nos petits corps boudinés. Le message est clair. 

Pour le reste, on rêverait d'un vrai hommage à Deodato... Les seventies déjà... Les tenues vestimentaires... Pas de portable. La musique d'ascenseur. Un retour vers ce passé des videoclubs, de ses rayons interdits... Du coup, on aurait rêvé d'un film à la fois gore et allons-y carrément référencé, érotique voir "Snuffmovique" sur les bords (extraits de péloche retrouvée dans la forêt... Est-ce un film  ? Est-ce la réalité ? Toute la sève de Cannibal Holocaust se concentre sur ses 10 dernières minutes de folie qui créent le trouble sur la nature même de l'objet filmique qu'on est en train de dévorer des yeux). Mais pour rendre un hommage sincère, il aurait fallu tout cela. Or le machin est trop calibré pour faire mouche... On va plutôt chercher du côté Koh Lanta (les bouffes ignobles) et on agrémente de touches d'humour foireux (elle a la tourista et s'excuse...). Bref hautement dispensable malgré une très grosse scène vraiment gore assez réussie vers le milieu du film.

je crois aussi que dans ce genre d'aventures, on doit sentir comme chez Herzog ou Coppola, la folie du tournage venant déteindre sur la pellicule et sur le déroulement des aventures à l'écran. Ce qu'on ne parvient évidemment jamais à ressentir ici. Trop de distance, de cynisme, de  mécanique du spectacle à l'oeuvre... Dommage !         

jeudi 10 mars 2022

Massacre à la tronçonneuse 2022

 

La dernière image ? Difficile à dire mais je crois que je retiendrai longtemps cette entrée dans le bus de Leatherface comme le "payzouze" du coin s'invitant dans une discothèque triant sur le volet ses clients bobos sur des critères purement vestimentaires. C'est un vrai moment de cinéma : le choc des familles et l'étonnement qu'on lit dans les regards de convives pensant d'abord à un spectacle, un happening...     

Bon... Je regrette toutes les figures imposées qui font dire "Mouais..." : l'éternel fourgon de la police qui n'arrivera pas à destination, la fameuse survivante du premier opus qui revient armée d'une détermination sans faille si ce n'est sa folie sans pareil. Les multiples tentatives avortées de prendre la fuite (le bus, le 4*4, la voiture de la scène finale...). Mais passons... Beaucoup d'idées en revanche sont intéressantes et habilement exploitées. Il y a celle de l'héroïne planquée sous le lit condamnée à garder le silence face à l'horreur absolue. Toute sa lutte pour la survie sous le plancher de la maison est également puissamment mise en scène. Séquence qui culmine avec de belles notes d'humour et ces litres de m... se déversant sur son visage.

Sa soeur traumatisée par une fusillade dans son lycée, riche idée pareillement... Elle qui décide de vaincre ses démons et de ne plus prendre la fuite (sur les bons conseils de la mamie survivante).

J'aime beaucoup aussi l'improbable confrontation du tueur au masque de chair avec une flopée de bobos sirotant du pétillant dans un bus discothèque... Idée forte très bien exploitée dans une ambiance claustro avec ce qu'il faut de distance, d'imagination, d'humour  dans la façon dont les meurtres sont perpétrés.

Tout cela pour dire que ce film n'est pas qu'un film de commande de plus. On sent un regard, une tendresse sincère pour le film de Tobe Hooper et puis des intentions louables malgré quelques passages obligés. A voir donc pour les amateurs. Ce film d'horreur est loin d'être quelconque. Il en a dans le ventre et quelques images ne nous quitteront plus.  



 

jeudi 17 février 2022

Cry Macho

La dernière image ? Ces trois silhouettes s'éloignant de dos sur une route Mexicaine perdue. Un vieil homme, un poussin tombé du nid et au milieu un coq alerte, sûr de lui...   

Tout est dans le titre. Ce macho capable de sentiments... Mais qu'est-ce qu'un macho ? le film interroge finement, intelligemment entre les lignes sur le féminisme d'aujourd'hui, son sectarisme, la féminisation rêvée de nos sociétés, la perte de repère du masculin accusé peut-être à tort d'être à l'origine de tous les maux de nos sociétés modernes... La violence, les injustices, le réchauffement climatique. Ne dit-on pas que "la folie des hommes" est la cause de tous nos malheurs ?   

Tout est dans les 3 personnages principaux. Trois mâles. Un homme d'âge mûr, un jeune homme en quête de modèle et un coq de combat. Le coq ? Quoi d'autre qu'un mâle dominant trouvant sa place aux côtés d'autres mâles. Ici, le masculin se cherche une place, un rôle, une utilité, c'est une évidence... 

Tout est dans le choix de l'époque. Pourquoi choisir la fin des années 70 ? Une période post-libération sexuelle. Les femmes prennent alors leur indépendance. Le corps doit exulter. Les modèles traditionnels ont vécu. La famille à l'ancienne, c'est fini. Les femmes sont-elles opprimées ? On ne le dirait pas... Elle sont déjà puissantes, font autorité. Le schéma culturel de l'hacienda a même toutes les apparences d'un matriarcat. Les derniers vrais Cowboys  eux sont sur le départ (à l'époque, John Wayne entre dans ses 70 ans) mais ils résistent. Peut-être parce qu'ils ont encore des choses à transmettre. Ce fameux "masculin" à travers eux.

Tout est dans le choix d'un personnage vieillissant qui vous raconte forcément que le masculin ce sont avant tout des repères, un esprit, jamais une force coercitive... On a tendance à confondre la testostérone, la domination physique qui va avec et le masculin comme pôle d'équilibre pour les générations d'après nous, comme socle de valeurs à transmettre. 

Tout est enfin dans cette histoire d'amour touchante. Tout peut recommencer tout peu renaître même le temps d'un claquement de doigts... Famille recomposée où l homme retrouve naturellement sa place. Son utilité. 

Le féminisme rappelle que le féminin serait en péril ? Ici le danger est surtout incarné par cette mère omnipotente qui veut jouer tous les rôles, s'entourer de toutes les figures d'hommes (et de pères ?) possibles. Pour combler ce qu'elle n'apporte pas. Ce qu'elle ne sait pas apporter. Par définition. Elle incarne ce pouvoir despotique unilatéral. Le danger nous dit Clint est là, dans ce déséquilibre au sein d'un foyer et de ce qui construit nos enfants... Si l'on bannit le masculin pour ne garder que le féminin, si l'on rompt cet équilibre naturel,  le risque est grand de perdre un peu de l'essentiel dans ce qui nous construira. Preuve en est cette rencontre entre deux veuvages qui donne naissance à du vertueux. De l'amour. 

Cry Macho n'est pas le plus grand film de Clint Eastwood certes (pas mal de défauts) mais il est attachant et à l'instar de La Mule il est une fable fort intéressante sur les valeurs qui se transmettent par le féminin oui mais par le masculin et pas forcément par les liens du sang... Une fable douce-amère dont on peut toujours tirer de beaux enseignements pour soi spectateur. Une fable dont le titre pourrait être : le vieil homme, le coq et l'orphelin...      

mercredi 16 février 2022

Dune

La dernière image ? Les séquences de télépathie meurtrière dans la libellule qui permettent au fils et à sa mère de s'en sortir alors qu'ils sont pris au piège... Ce passage est assez saisissant et réussi. Ou comment retourner l'esprit de ses adversaires contre eux-mêmes.      

Le cinéma de Denis Villeneuve ne m'a jamais convaincu et ça ne commencera pas avec Dune. Ici tout est normalement question de faire ressentir, de créer une connexion (une forme de télépathie ?) entre le spectateur et l'univers du film comme entre une mère et son fils, comme entre le présent du héros et son futur en gestation... Mais ce miracle hélas n'arrive jamais. Exemple emblématique :  des visions précoces du héros à sa première rencontre avec sa femme des sables, le spectateur que je suis reste de glace et la fameuse rencontre lorsqu'elle finit par avoir lieu accouche d'une souris... Un comble !

Il y a probablement une première raison à cela qui dédouane le réalisateur : l'oeuvre originale qui est selon moi "datée". Je pense à ces pratiques familières d'un autre temps comme ces textes lus par des orateurs sur des parchemins (mais que vient faire le papier dans un monde où technologie et télépathie sont à leur apogée ?). Je pense aussi à ces pactes scellés par des sceaux à la cire.... Mélange pas heureux d'époques et de coutumes... L'oeuvre est par ailleurs prise un peu trop au pied de la lettre par Denis Villeneuve. Car l'impression qui domine est de voir se déployer à l'écran une sorte de pseudo Lawrence d'Arabie (L'aristo de service devient l'élu et le chef d'une horde de bédouins, de touaregs prêts à donner leur vie face à l'envahisseur) luttant pour des opprimés dans une métaphore filée bien lourde. Les épices (ressources naturelles dont regorgent les sols de cette planète) font l'objet des convoitises de multinationales obsédées par le profit se faisant du blé sur le dos et les vies de ces malheureux autochtones. D'où mon constat sans appel : Dune a irrémédiablement vieilli. Lynch était d'ailleurs malgré un résultat décevant parvenu à mettre son grain de folie, son univers bien à lui dans l'adaptation de Dune quand Denis Villeneuve n'apporte aucune magie personnelle et se contente d'exposer de façon très scolaire. D'où une forme léthargique et monochrome (j'avais le souvenir de couleurs et de contrastes beaucoup plus vifs et tranchés chez Lynch), avec la curieuse impression d'entrer dans un monde en 2 dimensions : une histoire qui se déroule de façon prévisible. Aucun développement de ce genre initiatique ne nous est d'ailleurs épargné : Le combat d'intronisation dans la horde des sables pauvrement filmé.  Impossible de rêver, de s'évader... Revoyons Brazil toutes affaires cessantes. La matière du film devrait être une matière à rêver. Tout ici est pourtant étrangement linéaire, démonstratif, explicatif, bavard, je retrouve au passage les incommensurables défauts d'un Game of Thrones où ça bavassait interminablement pour peaufiner des trahisons en escadrille...

Le côté grandiose et complexe (seulement en apparence) de toutes ces manigances au sommet finit éparpillé comme un château de cartes par le déclenchement d'une guerre à travers la seule trouvaille scénaristique qu'ait trouvé l'auteur : une simple menace sur la vie de la femme du médecin de famille... Difficile de faire plus trivial. Faut le faire quand on voit de quelle façon la peur et la fidélité sont par exemple testées sur le héros, mises à l'épreuve, lorsque sa main glisse dans une boîte étrange, réceptacle de toutes les peurs... Ils sont tous télépathes mais le coup de l'odieux chantage, personne ne l'a vu venir... Bref tout est trop fragile sur le plan de l'intrigue et trop platement apprêté, exposé à l'écran.. Je m'attendais à rêver, Et bien le rêve on l'attendra... 

Bac Nord

La dernière image ? Cette progression, dans un sanctuaire aux allures de ruche, enchevêtrement de capsules par une succession de trous dans les cloisons qui permet aux policiers de rejoindre le coeur de la planque. Belle séquence. Réussie.

Un certain cinéma français croit depuis longtemps (d'où lui vient cette conviction ?) que la puissance du spectacle va passer par des excès, des regards vides, des hurlements, des postillons s'échappant furieusement d'une bouche déformée, par des coups de tête ou de poings dans les murs à se faire péter les jointures, puis par des lèvres rendues molles sous l'effet de puissants anxiolytiques... La preuve par le visible ? C'est une erreur. Ici tout le dernier segment carcéral joue vraiment là-dessus et franchement c'est too much. Beaucoup de bruit pour rien.

Par ailleurs, il faut se rappeler que début des années 2000 (2002  exactement), HBO nous livrait The Shield... Quelques coéquipiers jouent avec le feu, l'éthique, la hiérarchie, s'affranchit des règles pour faire le bien tout en se rinçant au passage... Au moins, leur ambiguïté à l'époque était salutaire, assumée et rendait les personnages intéressants, trempés dans ce clair-obscur qui nous fait réfléchir sur nos propre actes et douter de nous mêmes, de nos valeurs et ce qu'on est prêt à faire ou pas pour les défendre ... En France il faut attendre 20 ans pour voir un truc à l'écriture bancale (l'intrigue tient sur une demi-page), aux dialogues lourdingues, voir le jour... Avec en plus contrairement à son modèle de référence des personnages trop gentillets dans leurs convictions pour ne pas se dire que le film défend une thèse : aucune bavure ou méchanceté, juste un vrai sens du devoir contrecarré par les ambitions d'une hiérarchie qui vous lâche à la première embuscade...

j'ajoute que 2 personnages sur 3 sont à peine ébauchés : vous avez le beau gosse qui fume des joints et dont l'indic est une bonne copine... Le deuxième qui est un peu plus inquiet pour lui et sa famille depuis qu'il est papa... Quant au troisième, on ne sait même pas où il vit... 4 personnages (en incluant la femme du deuxième) et puis c'est tout. Une petite fête après la saisie de drogues et ensuite la punition... Un dernier message à l'écran pour dire que ce qu'on vient de voir est une histoire vraie. Ca fait bien peu au final... Trop peu.

   

samedi 12 février 2022

The Father

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La dernière image ? Franchement aucune en particulier... Je trouve ce film d'autant plus navrant qu'il est pourvu des meilleures intentions. Mais cela n'excuse rien. Sans âme, sans vision. La preuve qu'il faut un auteur, un réalisateur, un regard derrière la caméra. Amour qui n'était pas exempt de petits défauts parvenait à rendre le huis-clos fascinant ... Haneke a toujours quelque chose à dire, et il a un regard. Ici, c'est le néant.

Peut-être ce texte a-t-il un sens au théâtre, peut-être que la direction artistique apporte quelque chose de particulier, de fort sur les planches dans une confrontation directe avec l'acteur couvant de son jeu la maladie du souvenir, récitant sur le bout des doigts l'amnésie, le trou de mémoire ? Mais au cinéma, il y faut du cinéma. Or il n'y a pas de cinéma ici. De simples champs / contrechamps, aucun point de vue. Un caméra posée, des acteurs qui jouent leur texte et l'on récite visuellement le scénario. La petite musique est insupportable. On reste totalement extérieur à ce que vit cet homme. Pourtant on voit ce qu'il voit ... Des visages qui changent, des lieux qui se confondent... Des souvenirs de son autre fille victime d'un accident... Mais rien de rien... A part ici ou là un petit message subliminal  sur cet infirmier qui le maltraiterait ? Pour le reste, tout ce qu'on essaye de raconter, Lynch le fait divinement dans tous ses films (l'inconscient, la mémoire fissurée) et ces derniers respirent le cinéma, sont le cinéma...

Dans un autre genre mais sur un traitement finalement très proche, je trouve le Je veux juste en finir de Kauffman malgré ses défauts bien plus intéressant, bien plus profond.   

dimanche 6 février 2022

La ballade de Buster Scruggs

La dernière image ? Forcément ce moment de flottement. Le personnage campé par  Liam Neeson vient de jeter une grosse pierre dans la rivière en contrebas et croise en revenant le regard de son ex poule aux oeufs d'or... Il en sourit gêné. Moment d'une force extraordinaire.

Les frères Coen sont justement à mes yeux de plus en plus forts. Il y a ici un souffle, une hauteur de vue, une fantastique osmose entre la forme (sublime travail sur l'image, le son, le cadre, le rythme, le jeu des acteurs) et le fonds, le message à délivrer. Or, s'agissant de message, l'esprit de cette ballade de Buster Scruggs dépasse le cadre du film à sketches censé rendre hommage aux westerns de toutes époques, c'est un recueil de fables. Il était une fable dans l'Ouest, voilà le titre rêvé de ce morceau d'anthologie "en 6 coups". Procédons fable par fable...    


La ballade de Buster Scruggs

Ce petit chef d'oeuvre ramassé sur l'essentiel n'atteint pas des sommets que dans le traitement de l'image, dans le rythme, dans l'interprétation... Il va puiser ses racines dans les tréfonds de ce qu'on a adoré du genre... Le duel. Le moment de vérité où s'éprouve l'immortalité. L'invincibilité. Mais la règle est la même pour tous les hommes. Un jour ou l'autre, vous tombez sur plus fort que vous, au poker, au chant... Il y a d'ailleurs dans cette première fable quelque chose de profond qui raconte les temps immémoriaux qui virent naître la Folk de ces histoires vécues, racontées dans les saloons de ces villes champignons. des morceaux de bravoure rapportés et qui devinrent des ballades. L'âme des Etats-Unis s'y reflète à coup sûr comme s'y contemplent en pensée autant de paysages flamboyants où il ne pleut jamais.

Par ici, un petit gringalet bavard peut vous clouer le bec en moins de temps qu'il n'en faut pour dire "Pas besoin de compter". Buster Scruggs semble se nourrir du respect qu'on lui manque en permanence lorsqu'on écorche son nom ou son surnom. "Je suis un pied tendre ? Vous allez voir ce que vous allez voir". Mais lorsqu'un joueur d'harmonica sorti de nulle part, lui fait baisser sa garde à coups de flatteries. vante ses immenses qualités, il ne voit pas venir le danger... Comme dans Le lièvre et la Tortue, Buster Scruggs s'enivre de ses victoires récentes, passées. Il est ce lièvre qui vient de faire un trop long somme. Qui s'est cru trop fort. Il ne faut jamais se reposer sur ses lauriers... D'ailleurs son adversaire tire pendant la réponse de Buster Scruggs juste après avoir lâché "Veux-tu que je compte". Il est ce renard faisant lâcher au Corbeau Scruggs son fromage, son statut, dont il s'empare. Mais n'est-ce pas la loi du Poker ? savoir cacher son jeu jusqu'à dernier moment ? La rapidité avec laquelle le duel accouche d'un vainqueur est d'ailleurs un clin d'oeil génial aux interminables préliminaires des scènes finales chez Sergio Leone.      

Moralité ? Méfiez-vous des apparences. Qui est fort, qui est faible ? Le viril ou l'asperge ? Le taiseux ou le bavard ? Le dépravé ou le vertueux ? Et surtout sachez rester humble en toutes circonstances, gardez l'oeil ouvert (et le bon).


Près d'Algodones

L'harmonica de la fin du premier volet fait idéalement le lien avec le début de cette seconde fable. Le début rappelle de ce fait étrangement la séquence inaugurale d'Il était une fois dans l'Ouest dans une petite gare perdue au milieu de nulle part. Il est ici question d'une banque. Là encore le travail sur l'image et celui sur le son sont prodigieux. 

L'on prolonge habilement la morale de la première fable. "Ne sous-estimez jamais votre adversaire" nous murmure le conteur. Ce petit banquier sans défense n'est pas celui que vous croyez. Il a l'air normal dans son petit costume mais c'est en fait un cinglé complet. Il est ce David psychotique débordant d'idées et de ressources (les armes dissimulées sous le comptoir, les récipients en cuivre pour dévier les balles...) pour abattre Goliath.

Et méfiez-vous car la justice par ici, en ces temps reculés, se donne sans prévenir, sans réfléchir, sans vérifier. Elle est aussi expéditive que le coup de feu parti sans prévenir de la première fable. Personne ne prendra le temps d'analyser, de comprendre. Le personnage principal est rapidement dépassé. 

La fable dit aussi merveilleusement que ce qui est une chance aujourd'hui peut précipiter votre perte demain. Exemple avec ce cheval, ce fidèle compagnon complètement amorphe. Dans la scène inaugurale il ne moufte pas quand les coups de feu pleuvent autour du puits. Un canasson sous anxiolytique. Même chose lors de la pendaison expédiée sous l'arbre du jugement... Mais cette fois, son apathie, sa mollesse devient une aubaine, une chance inouïe pour son cavalier. qui peut ainsi s'en sortir miraculeusement. Mais évidemment, dès qu'il s'agit de décamper face à la patrouille lancée aux trousses d'un voleur de bétail, on devine que la chance est devenue malédiction. D'abord confié à la justice par le petit banquier (et donc épargné) puis sauvé par l'arrivée impromptue des Comanches, il bénéficie d'un troisième coup du destin avec le gardien de troupeau en apparence plein de bonnes intentions à son égard... Mais la fable rappelle brutalement, avec ironie, qu'il ne faut pas trop "tirer sur la corde", ne pas trop compter sur sa chance... Chacun a un intérêt à faire ce qu'il fait. Le gardien de bétail n'est peut-être pas le sauveur qu'on imaginait. C'est alors que le destin revient cruellement frapper à la porte du supplicié.

Je fais ici une parenthèse sur tout le segment de la première pendaison qui aurait fait l'objet d'un épisode probablement extraordinaire chez Alfred Hitchcock présente (je repense à l'épisode avec le serpent ou celui avec le pistolet chargé entre les mains d'un enfant... une idée étirée de façon géniale pour un suspense étouffant).            

S'agissant de la placidité du héros, ce dernier m'a étrangement rappelé The Barber, l'homme qui n'était pas là. C'est le sentiment qui domine : le destin se charge de tout et lui est balloté, sans réaction. Il est spectateur. Il n'anticipe rien. Dans ce deuxième volet, on est d'ailleurs encore chez Sergio Leone et l'on pense à ces pendaisons avortées de justesse dans Le bon, la brute et le truand... Touco en mauvaise posture et rêvant d'une intervention divine... Ne compter que sur les autres... Est-ce bien raisonnable ? Ici le personnage est peut-être tellement sûr de s'en sortir une fois de plus (n'adresse-t-il pas un génial "Première fois ?" à son voisin de planche de salut ?) qu'il a le temps de plonger dans le regard d'une jeune femme dans la foule et d'y projeter des aventures charnelles pour après-demain... 

Moralité ? La chance va et vient... Le destin est imprévisible. Il revient toujours frapper au moment le plus improbable. Soyez sûr de vos forces (bien choisir sa monture) avant de jouer avec le feu. Evaluez bien vos risques. 


Ticket repas

Cette fable est celle qui m'a le plus emballé. Je crois n'avoir jamais trouvé Liam Neeson aussi génial. Il est phénoménal. Qu'il parle, qu'il reste silencieux, il peut chanter éméché au coin du feu, observer avec gourmandise, sourire avec roublardise, il est immense... Le sourire d'un affairiste. D'un producteur de ciné ? D'un capitaliste en tout cas.

Car ici des tréfonds de l'âme humaine remonte un message philosophique, métaphysique, d'une puissance rare. L'hiver est là, peu généreuse est la terre. Le froid s'installe et les petites gens parties chercher fortune à l'entrée des mines du bout du monde, attendent le divertissement du vendredi soir. Comme nous devant Sébastien c'est fou.  Aujourd'hui la télévision. Hier le cinéma, avant-hier le théâtre. Etre au spectacle. Un spectacle qui remue l'âme au rythme des vers de Shakespeare ou de passages bibliques. Un spectacle sacré qui nourrit les âmes. leur permet de s'évader, se rassurer en découvrant cet homme tronc, sans âge, qui souffre à leur place, invoque les Dieux, les réenracine dans la grande Histoire. Il est ce qu'est chaque artiste, la catharsis des douleurs humaines, il est le Christ qui doit mourir pour les hommes, pour les libérer de leur peines immenses. 

Mais le génie ne paye plus comme avant... Il faut bien apporter à l'exploitant ce dont il a besoin. De l'alcool, des filles de joie, de quoi nourrir ses chevaux et remplir son ventre. Parenthèse : j'adore ce moment dans la maison close où l'acteur toujours sur scène se retrouve dans une chambre dos tourné à la scène / au lit. Il n'est alors plus le spectacle que pour moi qui regarde le film. Vertigineux.          

Cet homme tronc sur scène est un irremplaçable comédien. Il n'y en pas deux comme lui... Or tout ce que raconte cette fable c'est que le capitalisme vient aussi détruire ce que fut le spectacle, l'Art, ce qu'il avait de sanctuarisé. Un beau jour, la loi du marché s'en mêle, vous mettez en concurrence Louis Jouvet et un vulgaire poulet... Derrière cette démonstration, il est aisé de voir la machine en route (le poulet est une calculette vivante) qui va remplacer l'homme pour des raisons purement mercantiles, à la recherche de la  rentabilité. On y perd l'imperfection sacrée de l'homme pour des recettes garanties sur le papier. D'ailleurs ce remplacement de Hamlet par un numéro de cirque fait aussi penser de nos jours à la toute puissance sur le petit écran des jeux, des divertissements qui abêtissent au lieu de donner à réfléchir (Oubliés l'incarnation, la culture, le fonds)... La culture du chiffre est partout.

La séquence finale est fantastique, elle pose les prémisses de ce qui se prépare on l'imagine... L'acteur génial (métaphoriquement cet albatros dont les ailes invisibles permettent à son prochain de rêver, de comprendre le monde) devra puiser dans ses ressources à la recherche de l'idée pour trouver un moyen de s'évader (mais comment fera-t-il ?) ou celui de se débarrasser de son concurrent, un poulet de malheur. A coup de dents ? L'expression sur les visages des deux protagonistes lorsque Liam Neeson revient vers la caravane après avoir jeté d'un pont une pierre faisant à peu près le poids de son compagnon de route (qui serait évidemment incapable de nager) est un moment d'anthologie. Inoubliable. D'une intolérable cruauté. Personnellement je m'attendais à ce que Liam Neeson glisse et disparaisse dans les eaux glacées de la rivière laissant derrière lui les deux rivaux face à face dans cette caravane de l'horreur.                     

Je décèle pour finir dans cette histoire un regard passionnant sur la tendance actuelle de l'Homme occidental à se renier, à accorder plus d'importance à la protection de la vie animale (ses chats, ses chiens, protéger toutes les espèces... ) qu'à son prochain qui continue à mourir de faim ici et là sur la planète.   

Moralité ? Ne mettez pas du mercantile partout. N'oubliez surtout jamais qui nous sommes. Chaque homme est une parcelle de l'humanité. "A part of the world". Oubliez cela et vous faites entrer le loup dans la bergerie. Nous pourrions bien dès lors un jour y laisser notre âme...


Gorge dorée

Par ici, la nature est toute puissante. Elle nous précède. Les décors sont soudain plus familiers. C'est la campagne printanière et hospitalière de La petite maison dans la prairie. Sauf qu'il n'y a pas de maison par ici. Un orpailleur inspiré, avec assez d'expérience pour provoquer le destin, pense avoir repéré le filon de rêve. Il est vieux mais il a tout son temps. Il a l'air colérique mais il est méthodique. Il parle au ciel, à Monsieur Pépite à la nuit tombée comme un original, mais il a parfaitement les pieds sur terre, Il sait où il va, il sait ce qu'il fait. Pour réussir dans son entreprise, seul le temps, l'observation, la pratique, en un mot l'expérience fera toute la différence. L'homme sait aussi qu'il est peu de choses. Il a des valeurs, il respecte l'oiseau lorsqu'il ne lui subtilise qu'un oeuf en le remerciant.

Chaque trou fait écho à celui qu'on lui fera et qui ne lui touchera "rien d'important" pour reprendre ses mots. Faisant écho à l'or qu'il convoite. Seule chose importante à ses yeux.

Et de convoitise, il est évidemment question ici. Toute cette passion, cette science, cette énergie, ce courage, investis dans cette entreprise individuelle se trouvent menacés par un blanc bec qui n'a aucune notion de ce que c'est que la passion d'une vie, un sacerdoce. Il espère bien profiter de l'aubaine et du fruit de travail de l'orpailleur mais c'est mal connaître le vieil l'homme, la connaissance intime de son propre corps. Le jeune avorton va faire les frais de son inexpérience de la vie... 

La fosse étant évidemment le tombeau rêvé pour l'impudent, l'homme trop léger, pas assez scrupuleux...  C'est aussi le repaire de la bête, du fauve prêt à tout pour protéger son bien, ses petits, son or ! Le jeune puceau n'a évidemment aucune chance de s'en sortir. Car s'il y a une vertu que possède le vieil homme outre une volonté, une détermination hors normes, c'est la patience... Comme il sait le faire pour attendre le bon moment, la fameuse pépite d'une taille suffisante à ses yeux. Un monstre de patience.

Moralité ? On n'apprend pas au vieux singe, qui plus est un moine soldat, à faire la grimace...


La fille qui fut sonnée  

La plus longue fable, la plus construite, autour de personnages sacrément écrits, de leurs histoires personnelles. C'est le souffle des transhumances qui passe sur ces caravanes traversant les Etats-Unis d'un bout à l'autre. Passionnant morceau d'histoire. La jeune femme veut sauver son honneur et respecter l'engagement de son margoulin de frère.

Billy va vouloir trouver une solution, muni des intentions les plus louables. Mais Billy a le coeur tendre, des valeurs nobles, il est touchant et ne sait pas se montrer impitoyable lorsqu'il doit abattre le chien... Problème. le chien deviendra le grain de sable à l'origine du drame final.

Même sentence lorsqu'Arthur si taiseux d'ordinaire va à l'essentiel en expliquant sans détour à la jeune femme ce qui l'attend si les indiens venaient à prendre le dessus lors de l'attaque. Il ne se doute pas un instant que ses intentions (là encore nobles) auront des conséquence désastreuses.

Parenthèse sur Arthur : On imagine tellement John Wayne dans ce rôle... Hommage ? 

Evidemment, lorsqu'il revient accompagné du chien, il ne sait pas ce qu'il doit dire à Billy... Billy croira-t-il à son histoire ? Arthur ne voyant pas (dans l'esprit de Billy) d'un si mauvais oeil la mort de la jeune femme dès lors qu'elle permet in fine à son acolyte de rester à ses côtés...      

Moralité : L'enfer est décidément pavé des meilleures intentions. 


Les restes mortels

La plus cauchemardesque des fables. Dante est passé par là. Je pense au Septième sceau ou à  Jules Berry dans Les visiteurs du soir... Terriblement métaphorique, Ces deux chasseurs de primes peuvent rappeler des émissaires de Lucifer.  Ils sont là face à trois personnages qui semblent avoir quelques crimes sur la conscience sur le chemin vers le purgatoire (Fort Morgan) : le trappeur évoque une relation avec une femme qui s'est curieusement volatilisée, il considère les hommes comme des animaux. Des furets. Or il est trappeur, tout est dit... La veuve qui s'ignore et semble ne pas vouloir évoquer la mort de son mari, elle en parle au passé puis au présent, a probablement quelque chose à cacher. Enfin le joueur de Poker français qui évoque le jeu, son vice, des dettes de jeu qui sait envers Cipolsky ?  Tous trois sont potentiellement des cibles pour les 2 faucheurs de vie assis en face et qui attendent peut-être le bon moment pou les estourbir au détour d'une ballade distrayante (Ballad for the fallen ?).

Ce qui explique que tous les éléments de la fable (la ville de Fort Morgan, l'hôtel, le cocher qui ne s'arrête jamais à la nuit tombée) rappellent furieusement des histoires horrifiques où le Diable (un cavalier sans tête ?) vient se glisser dans vos draps pour vous ôter subrepticement la vie. Faustien, Freudien. Effrayant.

Moralité ? Mieux vaut avoir la conscience tranquille quand vient le jour ou plutôt le soir du jugement dernier... 

mercredi 2 février 2022

Je veux juste en finir

La dernière image ? c'est cet instant qui s'éternise bien au chaud dans la voiture alors que dehors s'abattent des tonnes et des tonnes de poudreuse en devenir. Cette atmosphère faussement rassurante et ouateuse hérissée de silences, d'une voix off résolue, de raclements d'essuie-glace et de crissements de roue dans la nuit... tout ceci me parle et ces images s'impriment en moi. 

Charlie Kaufmann a toujours eu ma tendresse et mon admiration. Il est sensible, intelligent et son univers me plaît. Je garde de très bons souvenirs de films comme Dans la peau de John Makovitch ou Adaptation. J'aime moins Eternel Sunshine of a spotless mind à l'esthétique trop toc, tape-à-l'oeil et publicitaire... Michel Gondry est  toujours plus inspiré quand il compose avec trois bouts de ficelle. je pense à Soyez sympa rembobinez !

Curieusement, la première sensation en découvrant Je veux juste en finir c'est que Kaufmann réalisateur réussit enfin à faire son Eternel Sunshine of a Spotless Mind mais sans la contrainte de la grosse production, du film mainstream, du blockbuster avec des acteurs bankables. C'est plus intimiste, ça semble beaucoup plus personnel avec de longs tunnels assumés : la voiture, la maison, la voiture, la cafeteria, l'établissement scolaire... Cette poésie douce, cette liberté dans le ton, le rythme et la structure sont à saluer : une vraie bouffée d'oxygène. Il assume cette forme sous anxiolytique, presque littéraire.  

Il est d'ailleurs important de souligner que l'acteur principal me rappelle beaucoup Philip Seymour Hoffman qu'on avait déjà vu chez Kaufmann réalisateur Ce qui m'a rendu émouvante la séance. Je me suis demandé si c'était conscient ou pas... Un hommage subliminal ? En tout cas, le film dans l'ensemble est plutôt touchant, il parle à notre intelligence, à nos émotions, il essaye de naviguer dans ce qu'on aurait pu faire de nos vies, dans ce qu'on a hélas échoué à en extraire de meilleur... L'éternelle ritournelle Kaufmannienne fait mouche. Avec en plus ce je ne sais quoi d'inquiétant ou d'horrifique (les parents pas nets comme dans The Visit, la cave qui semble dissimuler quelque chose de pas rassurant...), tout ce qui maintient l'attention du spectateur désireux de comprendre...

Et c'est là qu'est le hic. Car de tous ces mystères, il ne ressort rien de follement innovant ou radical. On devine assez vite de quoi il retourne... L'univers du film n'est rationnel qu'en apparence. Il devient facile à décrypter, celui des derniers instants d'un homme se repassant le film de sa propre histoire en la revisitant au gré des rendez-vous manqués, des espoirs déçus... Dès les interludes dans l'établissement scolaire, on comprend que le vieil homme de ménage n'est autre que le héros qui a vieilli. Une fois dans la maison, les décalages d'abord légers puis carrément délirants mettent un peu mal à l'aise devant l'incapacité de la jeune femme à s'inquiéter de toutes ses apparentes hallucinations devant des parents qui changent d'âge, d'époque, de visage, de chambre... Alors qu'elle panique brutalement quand son futur ex compagnon l'emmène pour un détour enneigé vers le lycée de sa jeunesse... Pas très cohérent. La scène finale au pupitre, c'est évidemment tout ce que cet homme aurait pu devenir s'il avait été soutenu par une femme aimante et croyant très fort en son talent...

Le point d'orgue avec ce final de comédie musicale (Oklahoma ?) peut néanmoins constituer un indice sur un meurtre commis (la jeune femme et son fiancé ?) dans le passé qui sera resté impunis... Avec ce quelqu'un qui observe en coin les deux tourtereaux. Les restes donnés aux cochons ou enterrés à la cave... Difficile à dire mais on peut l'envisager... Avec la complicité des parents ? Tout ceci remonterait à la surface à l'approche du jour dernier. Culpabilité sourde et écrasante. Plutôt que de simples regrets / remords. Mais trop peu d'éléments nous permettent d'étayer cette thèse. 

La matière rappelle finalement assez furieusement celle d'un The Father sorti récemment (sur la thématique d'Alzheimer). Ces personnages aux identités flottantes. Je me suis d'ailleurs dit que Je veux juste en finir se prêterait divinement à une adaptation pour le théâtre (dont est par exemple adapté The Father).

Et reste au final une impression mitigée malgré ce très beau numéro de comédie musicale sur les derniers instants. Impression mitigée parce que film longuet, dépressif et surtout prévisible... On attend on attend on espère et l'on se dit à la fin des fins : "bah oui quoi d'autre ?".

Je reste persuadé sur ce thème universel, existentiel, qu'il est difficile de surpasser dans le drame fantastique ce que fut La vie est belle de Capra ou dans la comédie romantique un film comme Un jour sans fin beaucoup plus profond qu'il n'y paraît. Ce dernier ne raconte pas autre chose mais de façon plus légère, enlevée... Toute ma vie dépend de ce qu'il adviendra de notre relation ce jour précis, ce matin-là... Alors autant le vivre et le revivre sans fin pour accomplir ma destinée. Notre destinée.

mardi 1 février 2022

Tenet

La dernière image ? La seule qui sonne "vrai", où l'on sent la douleur et la mort qui vient... C'est ce paysage désolé au milieu d'un enchevêtrement de voies ferrées, comme des milliers de débuts d'histoires avec des trains qui vont et viennent et cet homme sous la torture et qui s'en remet à un signe du destin, une pilule peut-être... Mais de quelle couleur ?   

Evidemment le carré SATOR est un carré magique dont chacun essaye de percer les secrets, de déchiffrer la signification depuis sa découverte ici ou là. J'ai lu quelque part une interprétation intéressante amenant le sujet vers des références à l'Ancien Testament : 

« J’ai vu les Vivants : il y avait une roue à terre, à côté de chaque Vivant, pour leurs quatre visages. Ces roues et leurs éléments scintillaient comme de la chrysolithe ; toutes les quatre avaient même forme ; l’aspect de leurs éléments était tel que les roues paraissaient imbriquées l’une dans l’autre. Quand elles avançaient, elles allaient dans les quatre directions ; elles avançaient sans s’écarter » (Ez 1:15-

Il y est essentiellement question de mots écrits en latin. SATOR signifierait Semeur, TENET veut dire tenir / mener. OPERA c'est l'oeuvre, enfin ROTAS c'est la rotation de la roue, référence possible au cycle des saisons. Seul AREPO pourrait évoquer la charrue en vieux Gaullois, 

Une fois qu'on a dit ça, on n'est pas beaucoup plus avancé pour comprendre le film de Nolan.  Car qu'elle qu'en soit la signification, on a bien compris qu'il est question de pouvoir lire dans un sens l’histoire puis dans l’autre. L’histoire peut avoir plusieurs niveaux de lecture. Le point de départ peut se trouver n'importe où. Certains personnages peuvent se dédoubler. Dans cette approche, le film mérite probablement plusieurs visionnages. Mais le juge de paix restera toujours le même : qu'est ce que le film a fait naître en nous ? Quelles émotions a-t-il suscité ? Comme pour Inception, pas grand chose... Tout ici est trop carré, filmé comme un James Bond, avec beaucoup de bruit, de coups de feu, d'explosions, de complexité narrative inutile et finalement paradoxalement pas assez de mystère. On y perd complètement la magie du carré avec notamment des personnages archi caricaturaux (Sator en tête).

Restent les questions rigolotes qui demeurent côté intrigue ? Le petit jeu d'analyse vaut toujours  le détour. C'est ludique et stimulant. D'abord, on comprend vite qu'outre TENET, les mots SATOR (le méchant "semeur"), AREPO (un mystérieux homme qu'on ne voit jamais, ayant eu une relation avec Elisabeth dans le passé), OPERA (lieu emblématique d'introduction), ROTAS (lieu clé de l'aéroport où les premières rotations temporelles se font jour) ne sont pas fortuits. Il est clair ensuite que la lettre N est centrale dans le carré magique. Or N c'est évidemment Niel et on comprend vite dans le film que ce Niel sorti de nulle part, c'est l'enfant d'Elizabeth qui a grandi. D'ailleurs, dans le carré Sator, la lettre centrale N est entourée de 4 E. Comme Elisabeth.

En revanche cette déduction amène d'autres questions : Si 2 Elisabeth peuvent cohabiter quasiment dans la même scène, si Niel peut être dans la même dimension temporelle que lui-même à 8 ans (au moins 30 ans d'écart !!!), alors tout est possible... Est-ce que dès lors le fait qu'on ne voit jamais Sator en compagnie de son fils peut également interroger sur sa véritable identité ? ne serait-ce pas Niel ayant basculé du côté de la force obscure dans un lointain futur ? auquel cas la double mort de Niel (sacrificielle) & Sator (tué par Madame sa maman) prend une toute autre dimension... Freudienne.  

Dernière piste, la moins farfelue : tout commence et tout finit sur le timing de l'opéra et pour cause : c'est là que le protagoniste meurt vraiment au tout début et toutes ses tentatives mentalement pour conjurer le sort l'amène à créer ce monde chimérique dont il est de fait le chaînon central, l'architecte. Et dans le mot protagoniste, il y a le mot Opéra mais il y a aussi le mot Agonie.      

dimanche 30 janvier 2022

Monsters

La dernière image ? Ces deux céphalopodes de l'espace, pieuvres géantes absolument pacifiques, exécutant avec talent, légèreté, leur danse de l'amour au-dessus d'une station essence. So romantic !

Il faut que je revois Godzilla. J'avais été impressionné par le travail sur l'image, la poésie de certaines séquences (soldats parachutés depuis l'espace lancés à travers des couches multicolores de masses et tissus gazeux, pour une course aux étoiles mais à l'envers). Même si le film reste un blockbuster, cela lui confère une âme.

Cette fois-ci, le réalisateur assez malin se lance dans un film qui annonce la couleur. Monsters serait une nouvelle incursion dans le genre SF à la façon d'un La Guerre des Mondes. Et bien que nenni. Dans les faits, c'est plutôt une comédie romantique Weirdo (Lost in Translation) croisée avec le film d'aventures sur fonds "politique"(L'année de tous les dangers). D'ailleurs The year of living dangerously serait un titre mieux adapté. Je pense à ce jeune photographe qui fait écho au personnage emblématique du correspondant de guerre tellement à la mode dans les années 80 (Salvador, La déchirure, Cry Freedom...).

Une fois qu'on a dit cela, que vaut le film ? L'idée est intéressante, sort des sentiers battus mais il manque beaucoup pour adhérer tout à fait. Parce que d'abord le manque de moyens nuit gravement au film : les créatures sont peu crédibles à l'écran. On sent la décalcomanie post Prod.  Ce qui enlève tout l'enjeu dramatique. Pourquoi ne pas les avoir tout simplement laissé dans le hors champ ? Ne faire que suggérer leur présence ? Surtout que ces bestioles sont tout sauf méchantes et agressives. Elles cherchent à exister comme nous autres. C'est l'un des messages du film.

Quant à la relation entre les deux jeunes tourtereaux, elle est malheureusement bien trop ordinaire, banale. Je veux dire qu'on ne sent jamais ce qui peut faire de cette rencontre un truc unique et fort, à part ce qui  arrive autour... Dans Lost in translation, il y avait tout, les décalages, l'âge, l'incommunicabilité, le jetlag, les pudeurs inavouées, un trésor de non-dit... Il manque ici trop de mystères, de magie, entre ces deux-là. C'est dommage parce que cette relation est évidemment centrale pour que le film nous emmène avec lui très très haut pur tutoyer les sommets du 7ème Art.

Ce qui fait que leur aventure finit par ressembler à n'importe quel périple de deux touristes arpentant un de ces pays dits "en voie de développement", en proie à la corruption, au système D,  à la guerre civile aussi, où l'argent peut tout acheter. Les héros perdent leurs papiers et se retrouvent obligés de traverser un territoire réputé dangereux (zone de conflit), ils deviennent alors les témoins involontaires d'exactions de l'armée (bombardements chimiques), de mercenaires peut-être (les familles retrouvées sans vie dans la forêt)... Nous sommes alors dans une projection métaphorique de toute la désolation que la guerre engendre inévitablement.

La scène finale vient rappeler que ces entités extraterrestres n'ont rien de vraiment méchant. Et qu'elles matérialisent même l'attraction du désir qui aimante les deux héros l'un à l'autre.          

Car voilà un film évidemment sympathique il est vrai, qui essaye d'innover avec une fraîcheur bienvenue dans un genre souvent balisé mais qui au final échoue par manque d'ambition (surtout l'écriture) et ne casse pas trois pattes à un canard.... 

Il manquera peut-être aussi une musique rock pour transcender cet amour, le sublimer. La BOF rêvée de ce film ? The Modern Lovers naturellement !






    

samedi 29 janvier 2022

Drunk

 

La dernière image ? Forcément ce final éblouissant, ce passage de comédie musicale, Glou Glou Land sur un quai où toutes les jeunesses présentes et passées communient dans un même élan vital. 20 ans, 50 ans, même combat. Continuer d'exulter. De célébrer la vie tant qu'elle est là. Tant que c'est possible    

Quelques défauts bien sûr. La décision de faire cette expérience entre vieux copains est prise de façon bien trop rapide et coordonnée (un petit repas et vogue la galère). La dérive excessive vers le "no limit" l'est tout autant. Trop brutale à mon sens. Globalement, les copains qui picolent, déjà vu. L'alcool comme exutoire. L'alcool triste pour certains, par moments. L'alcool gai par une belle journée d'été. Le contrôle puis les excès. Enfin l'inévitable deuil. Chacun n'étant pas égal (physiquement, psychiquement) devant la boisson.

On pourrait penser à la Grande Bouffe. Mais chez Ferreri, il y a vraiment la recherche existentielle du panache ultime pour éviter les humiliations de la vieillesse, de celle qui vous dit tout bas qu'il est temps de se barrer avant que l'entourage n'ait celui de vous remettre des couches XXL... On y recherche le suicide par les voies les plus sympathiques qui soient, les plaisirs de la table. Le regard acide est aussi un jugement sans concessions sur nos sociétés de consommation déjà à l'oeuvre. A l'époque, mourir de ses propres gavages.

Dans Drunk on est davantage dans le Cercle des poètes disparus (la transmission de valeurs, d'usages, qui peuvent heurter la morale mais aider concrètement un jeune étudiant trop émotif par exemple). Avec en  filigrane ces copains qui sentent le temps les rattraper, la sagesse de la vie de famille les chloroformer peu à peu, d'où cette recherche compulsive pour revivre leurs années de feu. Le caractère flamboyant de la scène finale vient confirmer cela. Eux se fondant harmonieusement parmi leurs élèves, riant, communiant...  La joie revenue sur leurs visages soudain juvéniles et surtout cette jeunesse retrouvée dans leurs corps soudain souples et vivants, de fringants roseaux comme aux grandes heures de leur pleine vitalité.  C'est émouvant, lumineux. On y loue le bon côté de l'alcool qui grise, qui libère les énergies positives, recrée le lien tactile. Au diable les pudeurs.

Le film est pour toutes ces raisons toujours sympathique, souvent émouvant, mais pas exempt de vilains défauts (les ellipses en matière de dépendance ne sont pas les bienvenues, c'est justement l'invisible engrenage qui mérite une attention toute particulière pour essayer de comprendre...). A retenir surtout un acteur magnifique. Mads Mikkelsen. Toutes les nuances des sentiments humains passent dans son regard. De l'homme éteint, sacrifié, sans ressort du début, puis en colère, à celui de la séquence finale qui revit, exulte, qui est là. Rien que pour lui, il faut voir Drunk qui enchante même le jour d'un enterrement, même au coeur du désespoir masculin que le film ausculte sans fard à l'approche des derniers chapitres de nos vies.





The Card counter. Tilter au monde

La  dernière image ? Cet effrayant face-à-face dans la chambre de motel qui révèle beaucoup de ce dont est capable le personnage principal. Lui sur une chaise, le protégé sur le rebord du lit, la peur dans le regard. Suggestion ou intimidation ? Conseil d'ami ou menace pure et simple ? Les méthodes d'antan (source de culpabilité) sont utilisées à bon escient pour faire passer un message positif... L'ambiguïté est à son comble. 

Ici, le hors champs et le non-dit sont essentiels.

Les flashes back se dressent sur des horizons tellement ouverts, tellement d'un bloc qu'ils permettent de tout voir en permanence. Il n'y a pas d'angle mort, tout est toujours là, pleinement difforme, sous nos yeux d'un bout à l'autre de l'écran. Les hurlements, les humiliations, la torture. Guantanamo. Le traumatisme de l'Amérique. Qui fait écho à cet insupportable joueur de Poker hurlant à tout bout champs USA USA USA après chaque victoire comme la méthode Coué pour se rassurer, réaffirmer la grandeur de l'Amérique... Mais le spectateur n'est pas dupe. C'est du Bluff.

Le présent du film est au contraire elliptique, lent, mutique, sous hypnose... Le surmoi façon gruyère d'un personnage étrange, sorte de croque mort tiré à quatre épingles, qui n'exprime lorsque l'émotion  bilieuse remonte à la surface que de la culpabilité sans fond, écrasante. D'une tristesse infinie. Il va chercher son salut en transmettant au jeune homme qu'il prend sous son aile l'indulgence, la gratitude, le goût du pardon, l'envie de retourner voir une mère perdue de vue de puis longtemps pour renouer le lien filial. Comme le lien retissé d'un peuple (dont les personnages principaux sont les enfants) avec la mère patrie ? Un peu mon neveu.

Le hors champ au présent est d'ailleurs géographique autant qu'il est temporel... Le sombre héros en sait beaucoup sur le jeune homme mais on ne l'a pas vu mener ses recherches. On ne sait jamais qu'il a contacté la mère du protégé, personne ne sait vraiment pourquoi il traîne avec lui les outils de torture d'un docteur Mabuse avec gants chirurgicaux ou les habitudes ménagères de Dexter lorsqu'il recouvre tous les éléments de sa chambre d'hôtel de draps blancs épais etc.  Est-il vraiment consacré tout entier aux jeux de cartes, ou comme il le dit lui-même l'idée n'est elle pas de passer sous les radars, de rester discret... Serait-ce un passe-temps entre deux "contrats" ? Puisque tout le définit comme un sociopathe, un tueur en série, un tueur à gages peut-être. J'ai d'ailleurs pensé au Samouraï.

On sait simplement qu'il est rattrapé par la fatalité. La fameuse qui oblige à abattre ses cartes, dévoiler son jeu sans réfléchir, dans un emballement émotionnel (toute la description par le personnage principal d'un état "limite" au Poker est éloquent, le fameux "tilt"), avec le risque d'y perdre gros... C'est curieusement le même processus qui l'amène à tomber le masque en amour (ce qu'il finit par faire dans cette chambre d'hôtel).

Au final, sans vraiment s'en rendre compte les trois personnages solitaires ont lentement recomposé sous nos yeux la Trinité d'un foyer familial. Homme femme devenant amants et mère + père au regard de ce grand enfant pour lequel on a voulu rêver d'un grand avenir. 

j'adore aussi la voix off du début racontant ce personnage "enfermé" et qui rêve de respirer, de grands espaces, d'ouvrir les fenêtres, de redevenir lui-même peut-être. Pas étonnant qu'on le voit déambuler dans ces casinos, ces villes champignons, ces lieux clos, ces motels, jusqu'à ce qu'il comprenne que sa prison était simplement mentale, enracinée dans ses obsessions pour les cartes et les chiffres, dans cette volonté robotique de tout maîtriser, d'anticiper les coups suivants, de conjurer le hasard du tirage, de faire l'autruche en somme pour mettre à distance ce qui le consume de l'intérieur, pour refuser de vivre avec... La peur de souffrir à nouveau. En passant à l'acte dans ce final étouffant, il peut enfin appeler la police et le spectateur comprend qu'il assume enfin son passé et peut tourner la page. Il est de nouveau incarcéré mais enfin libre. Libéré. Un homme nouveau.  

Seule réserve sur le film : le personnage féminin qui manque de force, la littéralité de certains dialogues qui soulignent exagérément l'action visible à l'écran (tout le segment explicatif sur la mère à aller retrouver...). Et puis la froide lenteur, le maniérisme de l'ensemble qui m'ont gêné (pas permis de rentrer complètement dans le film) même s'ils épousent parfaitement la psyché de ce personnage coupé du monde et de lui-même. De ses sentiments. Sentiments qui s'expriment à nouveau de deux façons : sa relation avec elle lorsqu'il brise la glace et le passage à l'acte pour venger son protégé (relation par laquelle il a pu redonner un sens à sa vie). Deux façons à lui de "tilter" au monde.

Et par les temps qui courent, ce que Paul Shrader nous livre de son univers (forme testamentaire sur la rédemption qui l'obsède depuis Taxi Driver) et métaphoriquement de l'Amérique post 11 septembre (à la cohésion et aux valeurs humanistes en lambeaux) mérite amplement le détour.