La Servante écarlate commence par intriguer... Surprenante entrée en matière dans un monde en apparence familier qui rappelle quelque chose comme le mariage improbable de l'Âge de Cristal (pour la société futuriste restreignant les libertés, séquestrant une partie de la population / classe d'âge en l'occurence) et la Petite maison dans la prairie (pour le couvre-chef, la tenue Ingalsienne, la vision rétrograde de ce monde préservé des assauts du temps qui passe, des changements, le passéisme de l'Amérique "Blanche"des premières heures qui voudrait se succéder à elle-même pour les siècles des siècles en oubliant le massacre des amérindiens). Mélange étrange et qui pour tout dire dérange assez vite. Evidemment pas très aimable comme univers, mais surtout pas forcément crédible cette accumulation de strates et de rôles dévolus comme dans une fourmilière... Par ailleurs l'alternance mécanique du passé vers le présent (comme en écho sur l'affiche divisée en 2 parties) finit par lasser comme ne convainc pas davantage les apartés / pensées façon Fleabag (or dans Fleabag c'est tranchant drôle, en mettant intelligemment le spectateur dans la confidence... Ce n'est pas le cas ici, on vient juste éclairer sur la lucidité et les projets du personnage principal). Donc série intrigante mais dispensable de mon point de vue.
La dernière image ? Ce que je garde de précieux d'un film pas revu depuis 1 minute ou belle lurette
dimanche 12 avril 2020
samedi 28 mars 2020
Chernobyl
Titanic est une réussite parce que malgré le sujet (une catastrophe, un fait divers ayant vraiment eu lieu), James Cameron réussit la prouesse de tisser autour du drame inéluctable un conte universel, le bateau devenant métaphore de la société de l'époque (mais de tous temps) avec ses parvenus, ses laissés pour compte, ses passe-droits, ses histoires d'amour empêchées par la fatalité, ses musiciens qui jouent leur partition jusqu'au bout du bout pour divertir le peuple (le spectacle quoi, la télévision...) alors que le bateau s'enfonce dans les eaux glacées... Bref tout est sublimé par la vision d'un auteur.
Chernobyl est sombre, glauque, reconstitue de façon soignée une époque, un drame, mais à mon goût ne dépasse jamais le statut du document-fiction, de l'objet créé pour expliquer point par point ce qui s'est produit, ce qu'il est advenu de ces gens sacrifiés les uns après les autres pour sauver l'humanité toute entière... Les personnages deviennent des archétypes qui ne sont là que pour "passer les plats", délivrer des messages, expliquer, décrypter... Chose que des documentaires ont parfaitement réussi par ailleurs... Or le rôle de la fiction est justement de s'adosser au réel pour raconter autre chose, pour sublimer son récit. Chernobyl ne dépasse jamais sa fonction de "documenter" les engrenages et la chronologie de l'horreur. C'est pour cela que j'en suis sorti comme j' y étais entré : un peu plus éclairé, mais pas transporté ni même transformé, juste un peu écoeuré par l'amoncellement d'effets réalistes pour bien décrire les effets de l'irradiation sur les chairs fraîches. Maigre ambition.
jeudi 26 mars 2020
Le Daim
Quel talent ce Quentin Dupieux. Il arrive souvent à m'embarquer dans ses univers en apparence triviaux, loufoques ou sans profondeur. En apparence seulement. Il est ici question de folie ordinaire, d'obsolescence des êtres comme des objets (caméscope, téléviseur, blouson en daim, homme à la dérive...). L'un se faisant l'écho, le cri de l'autre. "Les hommes et les choses" mis au ban de l'époque, du temps qui passe et qui remplace tout. Parlons d'ailleurs des hommes : Jean Dujardin que j'aime rarement au cinéma (registre humoristique OSS 117 mis à part) est à l"image de sa partenaire, épatant d'inquiétante bonhommie... Il parvient à rester en permanence sur ce fil ténu qui fait qu'on lui garde une sympathie, qu'on le trouve barré mais attachant dans le fond, qu'on lui pardonnerait presque son penchant pour le crime sanglant auquel inéluctablement il se destine...
La progression "ubuesque" de la narration vers un carnage total ne passe curieusement pas si mal. Gageure donc de faire passer la pilule (pourtant énorme) sans perdre le spectateur. Pour tout cela, le film vaut le détour, mérite d'exister et existe vraiment. Comme ses personnages déglingués.
En revanche, la chute est je trouve à la fois téléphonée et bâclée ou expédiée... Trop à la hâte, Je suis resté sur ma faim. C'est rageant parce que j'en voulais plus, de cette romance cabossée, de cette balade carnassière pour deux âmes paumées... dans ces contrées reculées ou notre cher Daim qui fut à la mode durant l'hiver 1986 se rebiffe et son propriétaire avec le temps d'un film et de remiser aux oubliettes tous les autres blousons portés ou ayant été portés un jour. Personnellement, je serais Quentin Dupieux, je développerais une série TV autour de cet univers et de ces 2 acteurs qui m'ont mis l'eau à la bouche.
mercredi 25 mars 2020
Les Misérables
Le film a ses qualités (nombreuses) que je ne lui renie pas. Notamment cette volonté louable et qu'on sent rapidement de vouloir se tenir éloigné de tout manichéisme, de rendre à chacun, policier, enfant livré à lui-même par la faute de parents trop absents, petit commerçant impliqué ou maire du cru sollicité par sa communauté, un peu de sa divine complexité.
D'ailleurs le trio de flics ne dit pas autre chose en donnant de la Police ces 3 visages dissemblables qui cohabitent, se supportent, essayent de préserver une cohérence dans les décisions prises malgré des trajectoires opposées (leurs histoires personnelles), des valeurs irréconciliables (pragmatisme / idéalisme), des expériences si différentes (Province/Paris/Banlieue)...
En revanche, je trouve que d'un point de vue cinématographique le film ne se hisse jamais au niveau de ce que fut par exemple La Haine (je parle d'écriture, de recherche visuelle, de mise en scène, de poétisation par le cinéma d'un sujet social brûlant) ou plus récemment Dheepan (qui lui s'appuie intelligemment sur le film "de Banlieue" pour y faire naître ou en extraire une oeuvre de fiction renversante et assez unique avec le choc des cultures comme révélateurs)... Il suffit d'ailleurs dans chacun des cas de se rappeler comment l'on rentre dans le film. Images d'archives d'émeutes sur "Burning and Looting" pour La Haine, un atroce charnier de l'autre bout du monde dans Dheepan, deux façons d'afficher par quel biais l'on va fictionner le réel... Des ambitions légitimes qui se contentent dans Les Misérables de montrer une nation à l'unisson un jour de victoire en Coupe du Monde... Assez light tout de même. Et comme point d'entrée dans le film et comme idéal de destin commun...
Par ailleurs, les éléments narratifs (galerie de personnages, élément déclencheur "le vol d'un lionceau" dans un zoo) sont intéressants et suffisamment riches pour lancer les bases d'une série TV, mais on peut légitimement avoir le sentiment que des séries comme Engrenages ont déjà beaucoup dépoussiéré le genre/les sous-genres depuis une dizaine d'année.
Enfin et c'est le plus gênant, le scénario est souvent trop lisible... L'enfant et son drône dont on devine rapidement que pourra être son rôle par la suite, le gaz lacrymogène dans des yeux qui amène à l'erreur coupable du policier. Trop lisible ou trop outrancier. Comme cette idée agaçante que les règles ici ne seraient pas les mêmes que celles de la République... On laisse entendre que des jeunes peuvent s'échapper quand des policiers viennent les contrôler quand rien absolument rien ne peut le légitimer ou le laisser comprendre... On laisse entendre qu'ils peuvent agir en meute et lyncher un groupe de policier sans avoir à l'esprit que ces derniers sont vraiment armés... Le film (le réalisateur) a pourtant le droit de prendre position sur des sujets aussi limpides. Je ne trouve aucun intérêt à décrire ces comportements irresponsables sans jamais porter sur un groupe de "décérébrés" en action un regard lucide.
Pour finir, cette étrange tentative de transformer un jeune métis en une sorte de héros mystique cagoulé sorti de je ne sais quel Manga post apocalyptique pose vraiment question sur les intentions du réalisateur... Quel est le but recherché ? D'autant que je n'ai personnellement pas cru un instant à l'émergence de cette figure presque christique que tous les jeunes suivraient aveuglément jusqu'à l'impensable... Quand l'impensable se produit, c'est hélas le groupe, la masse qui prend le pas sur l'individu, jamais le pseudo "héros" qui pense et entraîne derrière lui des hordes de fidèles "en mission"... Pour qui ? Pour quoi ?
Par ailleurs, les éléments narratifs (galerie de personnages, élément déclencheur "le vol d'un lionceau" dans un zoo) sont intéressants et suffisamment riches pour lancer les bases d'une série TV, mais on peut légitimement avoir le sentiment que des séries comme Engrenages ont déjà beaucoup dépoussiéré le genre/les sous-genres depuis une dizaine d'année.
Enfin et c'est le plus gênant, le scénario est souvent trop lisible... L'enfant et son drône dont on devine rapidement que pourra être son rôle par la suite, le gaz lacrymogène dans des yeux qui amène à l'erreur coupable du policier. Trop lisible ou trop outrancier. Comme cette idée agaçante que les règles ici ne seraient pas les mêmes que celles de la République... On laisse entendre que des jeunes peuvent s'échapper quand des policiers viennent les contrôler quand rien absolument rien ne peut le légitimer ou le laisser comprendre... On laisse entendre qu'ils peuvent agir en meute et lyncher un groupe de policier sans avoir à l'esprit que ces derniers sont vraiment armés... Le film (le réalisateur) a pourtant le droit de prendre position sur des sujets aussi limpides. Je ne trouve aucun intérêt à décrire ces comportements irresponsables sans jamais porter sur un groupe de "décérébrés" en action un regard lucide.
Pour finir, cette étrange tentative de transformer un jeune métis en une sorte de héros mystique cagoulé sorti de je ne sais quel Manga post apocalyptique pose vraiment question sur les intentions du réalisateur... Quel est le but recherché ? D'autant que je n'ai personnellement pas cru un instant à l'émergence de cette figure presque christique que tous les jeunes suivraient aveuglément jusqu'à l'impensable... Quand l'impensable se produit, c'est hélas le groupe, la masse qui prend le pas sur l'individu, jamais le pseudo "héros" qui pense et entraîne derrière lui des hordes de fidèles "en mission"... Pour qui ? Pour quoi ?
samedi 7 décembre 2019
Once upon a time in Hollywood. Quentin Tarantino
Je l'ai vu dans l'avion qui m'amenait à Douala. Cela m'a rappelé de grandes heures passées quelque part au-dessus du désert quel que soit le sens, quelles que soient les perturbations atmosphériques, résolument coincé dans ma petite bulle de septième art aussi légère que la façon dont on rentre dans ce Once upon a time in Hollywood. Entre ce démarrage "smooth" et un final réjouissant, je retiens plusieurs enseignements :
D'abord et surtout le premier : Quentin Tarantino n'a pas été aussi en verve depuis belle lurette... C'est un fait. Il continue de creuser son sillon, celui de ces dernières années, d'un cinéma qui par sa magie permet de "ré-écrire" l'histoire, de la ré-enchanter à coup de brillantes envolées visuelles et de grands moments de cinéma alternant mélancolie douce, humour référencé (le western spaghetti en vedette) et déflagrations brutales comme lors de ce dénouement horrifique, défouloir pas désagréable. J'ai notamment aimé toute la séquence "lynchienne" de Cliff Booth (le stuntman) déposant la jeune femme dans un décor anachronique rappelant le Mondwest de Michael Crichton. Cliff est têtu lorsqu'il décide coûte que coûte d'aller saluer son vieil ami (dont on imagine vite qu'il est désormais réduit à l'état de cadavre au fond d'un lit façon Mulholland Drive). L'atmosphère lugubre de cette séquence pourtant lumineuse et solaire est vraiment réussie, prenante. A vrai dire, j'ai failli penser que le sort de Booth y serait scellé comme celui d'un des héros morts prématurément dans Police Fédérale LA (William Friedkin)... C'est d'ailleurs la seule fois que j'étais flippé pour l'un des personnages principaux et puis non, on finit sur une conversation qui fleure bon la tristesse à l'évocation d'un passé qui est définitivement révolu, symboliquement l'Alzheimer qui a pris fait et cause pour le cerveau ramolli du vieux copain finissant...
Et c'est en même temps la limite du film. Il s'accompagne d'une certaine mélancolie c'est sûr mais pas autant je trouve que dans le brillant Jackie Brown par exemple où la convocation d'un cinéma d'antan se doublait de la réhabilitation d'acteurs qui en avaient fait les grandes heures. C'est pas vraiment le cas ici. Et puis il y a la façon dont Tarantino désamorce par ailleurs les enjeux dramatiques (les personnages incarnés par Leonardo Di Caprio et Brad Pitt ne sont jamais réellement inquiétés ou en danger, ni "chez les Manson", ni à la toute fin lors de l'affrontement) qui me pose problème. Cela tue un peu de ce que le film aspirait probablement à devenir : une sorte de déclaration d'amour à un cinéma qui ne reviendra pas, à cette époque où un genre (le western) se régénérait au contact de la vision créatrice d'un Sergio Leone par exemple, un genre (le film Noir) qui faisait de même grâce au sang neuf apporté par un génie nommé Polanski... Alors de ce point de vue, il manque une dimension plus essentielle, plus existentielle, qui échappe au film en raison de son caractère trop léger, de son côté "farce" aussi... Cela vient encore une fois de cette façon qu'on a de ne pas avoir peur une seule seconde pour les 2 (anti-) héros.
D'ailleurs, le duo n'est pas mauvais, mais il est à mon sens déséquilibré. On a d'un côté un acteur au sommet de son art (Leonardo Di Caprio), absolument génial de contradictions, de souffrance contenue, de manque de confiance, de doute qui finissent par rejaillir en prestation fabuleuse (comme dans cette séquence avec la jeune fille qu'il essaye de monnayer pour obtenir quelque chose...)... Et de l'autre il y a Brad Pitt sur lequel j'ai plus de réserves. Malgré un charisme évident, il ne dégage pas du tout la puissance qu'avait à l'écran le mutique Charles Bronson dans Once upon a time in the west ou le non moins taiseux blondin (Clint Eastwood) dans la fameuse trilogie Léonienne. Je trouve qu'on n'en est trop loin... Quelque chose de curieusement lisse s'en dégage (comme son physique). Or vues les références affichées, j'aurais préféré un Mads Mikkelsen par exemple (époque Valhalla Rising ou Pusher II). Il faut pouvoir donner corps à ce personnage à la fois "cool" et capable de tout... Pas facile à doser.
Voilà, c'est pour cela que malgré la bonne impression générale, le sentiment que Tarantino retrouve de l'allant, du jus, je regrette qu'il ne sache résister à proposer quelques moments inutiles (le passage avec Bruce Lee sans grand intérêt, pas vraiment drôle non plus)... Quant à ce climax attendu, il est certes réussi (les héros sous acide qui n'ont peur de rien et font le ménage en 2 temps 3 mouvements) mais pèse finalement assez peu par rapport à la durée excessive d'un film un peu trop bavard. Je crois que Tarantino aurait gagné à lui consacrer plus de temps, 45 minutes peut-être, pour mieux déconstruire le film en le faisant passer de la fresque ample et digeste au huis-clos horrifique et étouffant...
Il aurait même pu aller plus loin : Empêcher la mort de Sharon Tate et puis pendant qu'on y était celle de Bruce Lee qui ne se serait pas blessé au dos pendant un exercice de muscu son fameux "good morning", à l'origine de sa prise de cortisone puis de sa mort, James Coburn et Steve Mc Queen ne portant finalement pas son cercueil 4 ans plus tard... Et pourquoi ne pas empêcher les morts injustes d'Otis Redding en 67 ou Rocky Marciano en 69 (leurs avions respectifs ne s'écrasant pas grâce à la prouesse d'un pilote providentiel ce jour-là) ou celles, plus suspectes, de Brian Jones en 1969 ou d'Albert Ayler en 1970... Enfin celle de n'importe quel habitant des hauts de Hollywood (il suffirait de consulter les archives nécrologiques de l'époque pour redonner vie à l'une de ces victimes malheureuses)... Il aurait ainsi rendu palpable dans un générique de fin ce que le cinéma peut littéralement pour le réel empêchant la fatalité de se faire jour et nous offrant une galerie de portraits ridés, vieillis de toutes ces femmes, de tous ces hommes encore bien vivants aujourd'hui (en n'oubliant pas d'inclure naturellement River Phoenix...).
C'est pourquoi mon sentiment c'est que le Once upon a time... du titre affichait des ambitions trop grandes pour l'univers parfois "potache" de Tarantino. Je reste persuadé qu'il y a plus de résonances et de résurgences de ce cinéma d'avant-hier, des Don Siegel et des Sergio Leone, dans ce qu'un Clint Eastwood continue généreusement, humblement, de nous donner film après film... Le seul véritable héritier de ces grands moments pour moi, c'est bien lui. Et personne d'autre. Profitons-en !
Il aurait même pu aller plus loin : Empêcher la mort de Sharon Tate et puis pendant qu'on y était celle de Bruce Lee qui ne se serait pas blessé au dos pendant un exercice de muscu son fameux "good morning", à l'origine de sa prise de cortisone puis de sa mort, James Coburn et Steve Mc Queen ne portant finalement pas son cercueil 4 ans plus tard... Et pourquoi ne pas empêcher les morts injustes d'Otis Redding en 67 ou Rocky Marciano en 69 (leurs avions respectifs ne s'écrasant pas grâce à la prouesse d'un pilote providentiel ce jour-là) ou celles, plus suspectes, de Brian Jones en 1969 ou d'Albert Ayler en 1970... Enfin celle de n'importe quel habitant des hauts de Hollywood (il suffirait de consulter les archives nécrologiques de l'époque pour redonner vie à l'une de ces victimes malheureuses)... Il aurait ainsi rendu palpable dans un générique de fin ce que le cinéma peut littéralement pour le réel empêchant la fatalité de se faire jour et nous offrant une galerie de portraits ridés, vieillis de toutes ces femmes, de tous ces hommes encore bien vivants aujourd'hui (en n'oubliant pas d'inclure naturellement River Phoenix...).
C'est pourquoi mon sentiment c'est que le Once upon a time... du titre affichait des ambitions trop grandes pour l'univers parfois "potache" de Tarantino. Je reste persuadé qu'il y a plus de résonances et de résurgences de ce cinéma d'avant-hier, des Don Siegel et des Sergio Leone, dans ce qu'un Clint Eastwood continue généreusement, humblement, de nous donner film après film... Le seul véritable héritier de ces grands moments pour moi, c'est bien lui. Et personne d'autre. Profitons-en !
samedi 30 novembre 2019
La Mule. Clint Eastwood
J'ai bien entendu les critiques... Longueurs, répétitions malvenues... Mais quel est le sujet du film de Clint Eastwood au fond ? C'est le travail, la performance, la répétition des efforts et des jours qui se succèdent, on upgrade l'outil de travail, l'actionnaire est toujours dans un lieu tranquille coupé des réalités et parfois, il a même su garder une forme d'humanité lorsqu'il invite ses "meilleurs éléments" pour les remercier à sa façon... On sait ce qu'on perd, jamais ce qu'on retrouve... C'est ce que le changement brutal de patron et de consignes mettra en lumière.
Quant à cet homme qui n'a pas assez vu sa famille, qui a été si longtemps tellement absent, il s'en rend compte le jour où il revient s'occuper de la mère de ses enfants alors qu'il est bien sûr trop tard et qu'on n'achète pas le temps déjà perdu...
On est en plein dans une réflexion sur le travail et sur ce qui nous fait vivre. Qu'on vende des livres, des cigarettes, des armes ou qu'on fasse passer de la drogue... On est là pour la même chose ; "gagner sa croûte"... Si tout se passe bien, on aura un nouveau téléphone, un nouveau véhicule flambant neuf pour remplacer l'ancien, le cortège de regards admiratifs des petits jeunes qui préparent la commande, de ceux qui la réceptionnent, les remerciements des copains qu'on peut aider à défaut d'être là tout simplement... Les cadeaux remplacent le temps promis et jamais donné. On se donne l'illusion que cela suffira à nous racheter de nos manques. Et en cela le rythme du film se prête parfaitement à en faire la démonstration. De même que le face-à-face entre le jeune flic et la vieille mule devient un sommet philosophique sur les priorités à ne jamais perdre de vue dans la vie.
Par ailleurs, ce monsieur "d'un autre temps" qui prend son temps, butine, s'arrête dans le meilleur fast food du Nouveau Mexique, est une divine tortue qui défie les lois du lièvre, du capitalisme de l'accélération permanente, de la ligne droite, de l'encéphalogramme plat.
Le film est donc à dévorer comme cela, comme un joli conte raconté par un sage, un génie que je ne cesserai de défendre jusqu'à mon dernier souffle.
jeudi 5 septembre 2019
Poirot & co
Ma petit chérie de bientôt 10 ans a avalé la saga Harry Potter. Soit... Par la suite, j'ai testé les intrigues policières, les énigmes insolubles, les crimes presque parfaits... On en est alors passé par Agatha Christie (Mort sur le Nil, Le crime de l'Orient express, 10 petits nègres, Meurtre au soleil) Alfred Hitchcock (Le crime était presque parfait, Alfred Hitchcock présente) et même Columbo. Elle adore.
Voilà tout récemment qu'un ami me conseille la série TV Hercule Poirot avec David Suchet. Et bien je conseille vraiment. C'est ludique, on suit avec délice les investigations de Poirot et l'on ne manque jamais d'être surpris lorsque vient l'heure des révélations.
Je crois qu'il y a là le coeur vibrant de tout ce qui nourrit l'imaginaire d'enfants (de grands enfants que nous sommes tous) désireux de résoudre des mystères, des énigmes... Et 9 ou 10 ans, c'est un peu l'âge idéal pour s'y plonger avec délectation.
lundi 26 août 2019
La Route Sauvage
Le film est dense et captivant jusqu'à la fuite du jeune homme et de son majestueux compagnon de route. C'est alors que les choses se mettent à ronronner comme dans un script se voulant soudain trop aimable et "rebondissant"...
Mais jusque là, les personnages, très peu lisibles dans leurs intentions, tour à tour ambigus, attachant, odieux (l'emblématique personnage campé par un Steve Buscemi retrouvé) rendent cet univers profondément respirant / captivant. Il y a certes les petits défauts du début comme l'annonce maladroite / téléphonée du drame qui va frapper le père, mais cela n'entache pas une immersion réussie me concernant.
Je n'ai pas plus de reproche à faire quant aux tics généralement reprochés au film indépendant US (lenteur revendiquée, naturalisme, pas d'effets clinquants, recherche d'une authenticité de l'univers retranscrit à l'écran) et qui sont suffisamment gommés pour ne pas retenir l'attention.
Ce qui est en revanche plus dérangeant, c'est cette nécessité qu'on sent palpable d'émailler la partie "road movie" de petits évènements surprenants pour mieux faire passer la pilule : je pense à la mort du cheval évidemment mais aussi à la rencontre avec ce type dans son van qui va extorquer de l'argent au jeune héros. Je trouve ça trop lisible sur les intentions. Ca ressemble à un énième écueil avant la rencontre finale avec la tante perdue de vue depuis si longtemps... Sorte de course de haies dont on voit venir les obstacles jusqu'au franchissement de la ligne.
Mais en dehors de ces réserves, le film délivre beaucoup d'émotion, de jolis moments d'introspection au grand jour et fascine pleinement au moins jusqu'à cette échappée belle...
dimanche 25 août 2019
3 Billboards
Beaucoup de talent ce réalisateur dont j'avais déjà apprécié le travail pour son fort sympathique et néanmoins audacieux Bons baisers de Bruges.
Il y a déjà de louable cette envie de mettre les projecteurs sur une Amérique rurale, folk et country, un peu oubliée du grand rêve US, mais ayants préservé des valeurs et les relents d'un racisme ordinaire nourri probablement par la peur de se voir disparaître comme ces vielles affiches 4*3 d'un autre temps.
Il y a déjà de louable cette envie de mettre les projecteurs sur une Amérique rurale, folk et country, un peu oubliée du grand rêve US, mais ayants préservé des valeurs et les relents d'un racisme ordinaire nourri probablement par la peur de se voir disparaître comme ces vielles affiches 4*3 d'un autre temps.
La mise en place est également savoureuse. 3 panneaux publicitaires qui ne servent plus à rien ni personne sur un chemin de traverse, peu emprunté vont constituer le déclencheur d'une suite d'évènements plus curieux, dramatiques et surprenants les uns que les autres... Effet domino, engrenage quelque peu fatal où les meilleures intentions pavent idéalement l'enfer... Cela occasionne quelques idées d'anthologie comme ces lettres du Flic condamné qui à leur tour ont un effet inattendu sur le déroulement de l'intrigue. C'est ce qui permet à de nouvelles alliances de se nouer alors qu'on pensait à la mise en place d'un piège inéluctable (l'amertume et le désir de vengeance pour moteurs)...
Restent des problèmes à mes yeux : les hasards "forcés", propulsés par l'écriture (il est dans le commissariat quand elle décide d'y mettree le feu, un violeur vient chez elle pour semer le trouble, le flic repenti se trouve par hasard assis à un café derrière le supposé criminel... Ces éléments affaiblissent le film, ce sont des "trucs"de scénariste pour faire avancer une intrigue dans le sens voulu et on y perd un peu hélas de la magie de ces évènements qui se succèdent de façon un peu imprévisibles poussés par la volonté de personnages qui changent à toute vitesse et nos sentiments avec.
Mais il reste de tout cela des moments d'une intensité dramatique rare (le rapprochement des deux "héros" dignes par les lettres posthumes suite au sacrifice du jeune flic dans le commissariat, sauvant le fameux dossier mais y laissant littéralement la peau de son visage).
La fin, énigmatique, laisse ouvertes toutes les possibilités d'épilogue à un film qui surnage par cette volonté de mettre et remettre les personnages et leur libre arbitre au coeur du moteur de l'intrigue.
samedi 10 août 2019
Climax. Gaspar Noé
Un bien beau gâchis ! Il y avait pourtant de belles choses à faire et explorer dans ce lieu isolé, qu'on imagine à la faveur du premier plan perdu dans des décors enneigés. Une fête de fin de tournage ou de fin de répétition pour un spectacle... Une mise en abyme possible... Des acteurs prisonniers de leurs rôles... Des histoires d'amour dans la réalité prenant le contrepied de l'histoire écrite et incarnée pendant les répétitions... La culture urbaine se heurtant puis se mêlant à une école de pensée plus classique voire rigoriste de la danse contemporaine...
L'entrée en matière est d'ailleurs très intrigante. Cette silhouette vue du ciel qu'on imagine bas et lourd et qui avance péniblement dans la poudreuse. Puis elle s'écrase de façon inesthétique sur le dos un peu à l'image du film. Tout me semble résumé dans ce premier travelling. On entre par des bouts de casting (comme pour un rôle) où la jeunesse d'aujourd'hui semble intelligemment radiographiée par petits bouts de phrases, éléments de langage, expressions de visage... On se dit qu'il y a de la vérité qui s'en dégage. Mais on déchante rapidement à mesure que le message du film se résume à des panneaux venant porter jusqu'au spectateur (un peu neuneu ?) des phrases définitives plus creuses les unes que les autres : "Naître est un privilège", "vivre est une impossibilité collective", "le film est un film français et fier de l'être", "il est dédié à ceux (mais pas celles, pourquoi ne pas féminiser ???) qui nous ont fait" mais voici venir le meilleur pour la fin : "Mourir est une expérience extraordinaire" (Ah bon ? tu en sais quelque chose Gaspar ?)... On imaginerait presque des messages comme à l'époque en exergue de Sheitan : "Ne leur pardonnez par car ils savent ce qu'il font" ou comme celui que je propose maintenant "c'est au pied du mur qu'on reconnaît le maçon", "c'est avec l'eau du corps qu'on sort l'eau du puits", "c'est l'homme qui a peur, sinon il n'y a rien"... Tout ça passerait comme une lettre à la poste !!! Parce qu'afficher des mots nus, mis bout à bout quand on avait les images et la liberté d'un film pour le dire, c'est assumer au fond sa propre vacuité. Cela confine au ridicule et enlève à Climax, à son univers, toute sa complexité...
Dès lors que la Sangria se révèle frelatée ou mélangée à je ne sais quelle drogue, Gaspar Noé ne nous épargne aucune idée monstrueuse et donc foncièrement moralisatrice... Et oui... Le message qui s'incarne à l'écran, c'est pour résumer : ne prenez plus ces merdes sous prétexte de vous faire plaisir car si vous le faites, vous allez lyncher l'un de vos potes et jeter dans la neige par -10 degrés, vous allez enfermer un gosse dans un local haute tension et le laisser griller une fois la clé perdue... Vous allez mettre des coups de pied dans le ventre d'une nana enceinte qui poussée (entraînée ?) par le foule va finir le travail toute seule... Vous allez mettre le feu aux cheveux d'une autre copine dans la cuisine et en rire bruyamment et j'en passe et des meilleures...
Gaspar Noé se vante sur un panneau de mettre en scène la vraie France d'aujourd'hui sur fond de drapeau bleu blanc rouge (pour pas être lourd ni redondant). Or ce qu'il oublie de faire c'est d'aimer ses personnages (ceux qui nous ont titillé lors des castings du début), de résumer tous ces danseurs à des paumés plus obsédés par le cul que les hardeurs les plus aguerris et surtout "plus décérébrés tu meurs" (ce qui aurait été le bon titre pour le film à mon avis)... Oubliant la danse, leur passion, les raisons pour lesquelles ils s'y sont adonnés... Au lieu de cela, des cris, de la pisse sur le parquet, des coups de boule, des insultes, du sang qui coule, des corps qui vrillent et l'individu qui disparaît, se dissolve dans le groupe. Circulez y a rien eu à voir...
C'est con parce que Gaspar Noé a tellement de talent derrière la caméra qu'on finit par se dire que ce qui lui manque aujourd'hui c'est de trouver son "âme soeur" en la personne d'un scénariste comprenant ses obsessions et capable de mettre au service de ce talent unique, de ce regard singulier une histoire qui permette au film et au spectateur de décoller ensemble... C'est tout ce que je lui souhaite. Sincèrement.
C'est con parce que Gaspar Noé a tellement de talent derrière la caméra qu'on finit par se dire que ce qui lui manque aujourd'hui c'est de trouver son "âme soeur" en la personne d'un scénariste comprenant ses obsessions et capable de mettre au service de ce talent unique, de ce regard singulier une histoire qui permette au film et au spectateur de décoller ensemble... C'est tout ce que je lui souhaite. Sincèrement.
Parce qu'en l'état, la portée de Climax se révèle minuscule. Une quelconque propagande émanant de services de communication du Ministère de la Santé publique à destination de notre jeunesse pour l'inciter à ne plus prendre de drogue... Je vais d'ailleurs le montrer à ma fille dès ses 12 ans tiens... Rien de plus efficace. Parce que c'est vraiment tout ce qu'il en reste. Un vulgaire film de sensibilisation aux effets néfastes de toutes les drogues sur le cerveau et le comportement. Alors que merde, le lieu et l'histoire (un spectacle, une chorégraphie, des acteurs, pourquoi pas un tueur en vadrouille comme dans le génial Bloody Bird de Michele Soavi, bref du cinéma, on voulait et on aurait mérité du cinéma...) aurait pu accoucher (l'accouchement, l'avortement, sujets évoqués sans finesse tout au long du film) d'un bien bel objet... Au lieu de cela, Gaspar Noé nous offre un film mort né. Comme avorté sur grand écran et s'achevant d'ailleurs sur une énième image pourvue d'une explication en 3 lettres (au cas où on se soit pas rappelé de l'anecdote des gouttes LSD pour les yeux du début...) comme les enfants qui veulent tout souligner ou répéter alors que le message est déjà passé... Triste et dommage.
jeudi 8 août 2019
Donkiyote
A mes yeux, la parenté est limpide. Lost in La mancha. L'histoire d'un film ou d'un voyage qu'on a rêvé de faire et qui ne se fera pas pour x raisons... La santé d'un protagoniste, les moyens financiers qui viennent à manquer... Mais le film pose justement la question suivante : le bonheur est-il dans la destination, dans l'accomplissement d'un rêve ? Ne serait-il pas plutôt dans le chemin que nous sommes incités à faire aux côtés de Manolo, Gorrion et un jeune chien fou ?
Le temps se dilate et Manolo nous enseigne justement le prix de ces instants qui s'éternisent sur un bac, sur un chemin sous la pluie... Et même si son corps et son coeur (usés, fragiles) lui rappellent en permanence que tous ces instants finiront par devenir des impossibilités, il sait d'autant plus les savourer. Attendre. Ecouter. Sentir la brise lui caresser les joues, laisser le chant des grillons, les cris chaleureux de Gorion ou les aboiements réconfortants du petit chien écervelé le bercer, nous envelopper avec délicatesse. Tant que le trio est là, bien vivant, sous nos yeux, on revit avec eux et un souffle de liberté, de joie intense, vient jusqu'à nos coeurs émerveillés pour nous faire ressentir la saveur de ces instants présents qui s'éternisent sur la route menant à l'océan.
Pas étonnant d'ailleurs que le voyage s'achève sur cette plage, comme les 400 coups, comme tous ces fabuleux films racontant l'enfance, la jeunesse éternelle qu'immortalise ce dernier plan face puis dos à l'Océan...
Manolo, tu es inspirant et ce Donkiyote est un bien beau voyage à tes côtés !
Manolo, tu es inspirant et ce Donkiyote est un bien beau voyage à tes côtés !
mercredi 7 août 2019
Midsommar. Ari Aster
Autant le dire d'emblée, Midsommar a beaucoup à donner. Il est généreux dans ce qu'il nous propose de penser avec lui. Il est aussi pénétrant pour les images qu'il imprime durablement en nous. De quoi hanter nos nuits pour un sacré bout de temps... Il prophétise ce que ce monde est en train de devenir. Sous prétexte de vouloir retrouver un lien immémoriel - supposément rompu par notre faute - avec la nature, le cosmos ou l'au-delà, il décrypte comment l'enfer est toujours pavé des meilleures intentions. A vouloir suivre un chemin qu'impose l'encombrant passé, le poids de traditions ancestrales, on finit haché menu par les protocoles, les folklores, les processions, l'application rigide, aveugle et un peu ubuesque de préceptes d'un autre temps conduisant nécessairement à l'intolérance la plus abjecte, à une forme d'inhumanité si vous préférez, où chacun disparaît derrière le masque, le costume, le rôle qui lui est assigné dans cette vaste mascarade à visée "lobotomystique".
La partie américaine est une entrée en matière savoureuse. Elle nous fait entrer par la lorgnette du film indépendant américain. Mieux, du film d'auteur, du drame intimiste. On commence quelque part entre Woody Allen, les Frères Farrely et Larry Clarke. mais l'horreur n'a eu besoin de personne, elle s'est invitée comme souvent, sans prévenir... Lui veut casser, elle est amoureuse. Lui veut partir avec ses potes en Suède. Elle est angoissée, a peur d'être quittée ou que sa soeur borderline déconne... Mais elle est combattive, elle est forte, ce qui la rend d'ailleurs un chouia antipathique aux prémices de l'histoire. Un chagrin d'amour se profile et paf c'est le drame atroce, inacceptable, qui se produit sous nos yeux. Tous les ingrédients sont alors en place pour accoucher d'un grand film.
Toute la lente immersion dans l'horreur qui va suivre dès lors qu'on débarque en terre inconnue pour les héros, est, c'est ma réserve principale, bien trop longue. D'abord parce qu'une fois les vieux tombés comme des merdes de yak de la falaise, on est déjà affranchi sur ce qu'il adviendra des pièces rapportées made in US. Or la réaction de ces petits héros-fétus de paille à beaucoup d'égard est hors de propos. Même dans le cadre d'une tradition européenne séculaire obscure et fascinante pour un américain (découvrir les Encierros de Pampelune, ok passe encore !!!), il y a trop de repères à l'heure de la mondialisation, un bon sens, des lois, des prisons, des suicides légaux ou non qu'on encadre et cette histoire de limite d'âge, pour que ne résiste pas longtemps l'indignation et la révolte même pour le cerveau de jeunes américains sous l'emprise d'acides ou de cannabis... On n'est quand même pas invité au coeur de l'Amazonie pour voir mourir une civilisation restée miraculeusement préservée des ravages du progrès. Dans pareil cas (la Suède, le copain de fac qui nous a invité, les familles respectives forcément au courant, les réseaux sociaux etc.), on est poli, on se serre les coudes, on fait front et on s'arrache dignement sans demander son reste... Question de stratégie à mettre en place. Il n'est de bonne compagnie qui ne se quitte, même fasciné par les restes d'un cerveau du troisième âge étalés sur une roche plate. Or ici rien ne se produit et c'est l'attention du spectateur qui décroche immanquablement. Face au malaise ressenti dans mon fauteuil de spectateur, je me dis que cette bande de petits inconscients n'est en fait imprimée sur la pellicule que pour parachever un seul but : permettre au programme Midsommar de se dérouler tranquillement, sans accroc, de façon linéaire jusqu'à un dénouement attendu. Et c'est précisément la faiblesse de ce tunnel qui commence à la mort de ces deux "périmés" selon les croyances locales : on pense d'ailleurs à Children of the Corn et sa limite d'âge rédhibitoire ou aux Révoltés de l'an 2000 et sa société insulaire fondée par des enfants allergiques à l'âge adulte et à tout ce qui l'incarne.
Car ce qui fait le sel d'une narration à mes yeux, c'est le grain de sable, un rouage qui se grippe dans la belle machine, un changement imperceptible de paradigme ou de point de vue... Et le dérèglement, c'est justement la vie, non ? Il n'y a rien de moins trépidant qu'un programme qui se déroule sans anicroche jusqu'à un dénouement attendu. C'est la raison pour laquelle me semble-t-il le film paraît si long. On ne me dira pas que pas une personne de cette communauté (je pense à ses plus jeunes membres) n'aurait pu avoir l'envie de s'extraire de la masse informe, de se prendre d'affection (l'une des jeunes femmes éprises, un jeune rebelle cachant bien son jeu au sein de la communauté) et de vouloir sauver l'un des invités par amour ou esprit chevaleresque ? L'amour inspiré ou l'impérieux désir de désobéissance peuvent faire faire des choses insensées. Entre nous, Je n'ai pas non plus goûté les gros plans insistants sur la bouillie de visages déchiquetés. On s'éloigne de la poésie ambiante et l'on se rapproche de la complaisance d'un Gaspar Noé lorsqu'il reste planté avec sa caméra sur un visage se réduisant à l'état de miettes sanguinolentes sous les coups répétés d'un extincteur... Mais passons sur ce qui peut légitimement énerver ou décevoir...
Heureusement le film se veut film d'épouvante et drame mais aussi souvent comédie assumée qui propose des moments vraiment hilarants, ce qui est aussi rare que précieux (je pense ici à l'incapacité d'un Xavier Nolan autre jeune réalisateur porté aux nues ces dernières années, à saupoudrer ses histoires pesantes d'un humour ou d'une distance toujours salutaires). Restent particulièrement en mémoire la scène où le spectateur comprend que l'héroïne est invitée en Suède à contre-coeur par le petit ami et ses acolytes ou à cette scène d'"accouplement" mémorable dont je ne dévoile rien ici...
Enfin et c'est le dernier point : La mise en scène, et ses intentions comme l'utilisation prodigieuse de la musique. Il y a du Stanley Kubrick dans cette approche qui vient avec la forme idéalement épouser le fond. La forme ? Un film de genre au climat d'épouvante mais qui fait surgir le malaise, la peur ou l'effroi en plein soleil, dans la lumière crue la plus rassurante et un décor on ne peut plus apaisant - qui peut d'ailleurs évoquer une forme d'Eden immaculé. La forme toujours ? Un voyage sans retour au coeur d'un trip hallucinatoire dont les prouesses visuelles viennent accompagner puissamment la montée d'acide vécue par l'héroïne jusqu'à son grand rire communicatif du dernier plan. Car ce long cauchemar n'en était-il pas justement un, tout simplement ? Dès lors qu'elle a consenti à prendre cette drogue à leur arrivée, ne sombre-t-elle pas dans cet état qui va l'amener à exorciser son passé (à la façon des initiés de l'Ayahuasca se libérant à travers son expérience de toutes les pesanteurs et douleurs du passé). Ainsi le bad trip naît-il au moment elle ne se sent pas bien, qu'elle se lève et marche, inquiète, pour mieux se laisser porter au fil d'une aventure qui fait dès lors office de chemin de rédemption pour parachever le deuil, le faire, brûler le passé, revivre enfin... Raison pour laquelle elle apercevrait à un moment fugace sa maman, raison pour laquelle dans cette cahute au chapeau pointu on croirait deviner juste avant sa mise à feu la silhouette de ses parents parmi les empaillés du jour... Son rire final, c'est donc la libération et le début de sa descente vers un futur qu'on lui souhaite plus heureux, plus harmonieux, plus apaisé.
C'est ainsi que j'apprécie le plus ce film. Comme une fable, une réflexion, une parabole sur le deuil, et doublée, à travers le chemin semé d'embûches de la personne en souffrance forcément fragilisée, d'une critique sans fard de toutes les formes d'embrigadement auquel sont livrés les plus manipulables en de pareilles circonstances. Le clin d'oeil intelligent à une oeuvre telle que The Wicker Man est révélateur de cette volonté me semble-t-il.
Pour conclure et résumer mon sentiment : Quelques longueurs liées à un problème de déroulement trop linéaire de l'intrigue une fois sur place, quelques facilités aussi (l'insistance et une possible complaisance à disséquer les chairs sanguinolentes), mais il reste dans ma mémoire et dans l'ensemble un bien beau film ambitieux, au matériau complexe, truffé d'idées innovantes et qui peut autoriser plusieurs visionnages pour en apprécier toute la richesse.
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